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La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]

Электронная книга - «La porte des mondes [The Gate of Worlds - fr]». Краткое содержание книги:

Dan, jeune Anglais, s’embarque en cette année 1963 pour chercher fortune dans les Hespérides, ce double continent que nous appelons l’Amérique. C’est qu’il est né dans un monde où l’histoire à suivi un autre cours : conquise par les Turcs, l’Europe n’a colonisé ni l’Amérique ni l’Afrique. Et Dan va découvrir au fil d’aventures tragiques et comiques l’empire aztèque du XXe siècle.
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« Je dois suivre Topiltzin. »

« Pour lui une mort trop prompte. Pour toi bien des épreuves. »

« J’en accepte le risque. Merci de m’avoir aidé, Quéquex. Je ne vous oublierai jamais. Peut-être nous reverrons-nous. »

Il regardait la boule de jade.

« Nous ne nous reverrons jamais, dit-il doucement, tristement, pressant ma main entre les siennes. Après tout, tu deviendras peut-être riche, Dan, mais cela pourrait bien prendre du temps. »

Cette entrevue m’avait dégrisé. Mais comme je passais l’enceinte extérieure du palais il me vint à l’esprit que si Quéquex pouvait vraiment prévoir l’avenir, il aurait dû choisir à Chalchiuhcueyecan un autre hôtel, afin d’éviter l’attaque des bandits. À moins, naturellement, que son don de seconde vue lui ait permis de savoir que je viendrais à son secours et qu’ainsi rien de fâcheux ne lui arriverait. Je rentrai à l’hôtel et allai me coucher, plutôt hébété et les tempes bourdonnantes.

Dès le lever du jour, Sagaman Musa tambourina à la porte de ma chambre.

« Éveille-toi ! Éveille-toi ! On part. »

Encore somnolent, j’allai ouvrir : « Déjà ? Mais ce n’est pas l’heure ! »

« Les plans sont changés. On part plus tôt que prévu. Viens. »

Je me lavai, m’habillai et rassemblai mes affaires. L’Africain m’attendait dans une auto garée devant l’hôtel, le moteur au ralenti, la chaudière crachant sa vapeur. Je réglai la note et rejoignis le Noir. Peu de temps après nous empruntions la chaussée Ouest pour sortir de Tenochtitlan.

Les brouillards de l’aube planaient encore sur la colline de Chaputelpec comme se rassemblait la petite armée de Topiltzin. Nous disposions de six véhicules motorisés, plus ou moins vieux, en plus ou moins bon état, et d’une trentaine d’hommes de provenances diverses. La plupart étaient des Aztèques, mais il y avait quelques Peaux-Rouges de l’Ouest des Hautes-Hespérides, deux Chibchas venant de Bogota, en territoire inca, un guérisseur, esclave en fuite, originaire d’un village de pêcheurs sur la côte Nord-Ouest des Hespérides du Nord. Et, bien entendu, un Inca – Manco Huascar – et un Africain – Sagaman Musa. Et un Anglais nommé Beauchamp. Nous trois, nous étions les lieutenants, Topiltzin étant le général. Je dus admettre que je savais conduire et Topiltzin me confia l’une des voitures où prirent place les deux Chibchas, le guérisseur, et un Aztèque plutôt endormi qui s’appelait Tezozomoc.

On alluma les chaudières. Topiltzin, dans la voiture de tête, donna le signal du départ. Grinçante et crachotante, notre caravane démarra, en route vers le Nord, vers l’aventure, vers la fortune.

Je vous ferai grâce des détails du voyage. Il fut si ennuyeux que je ne vois vraiment aucune raison de vous en infliger le récit. Il faisait interminablement chaud et sec, et moi qui suis habitué aux automnes brumeux et froids, je n’appréciai pas le moins du monde ce climat désertique. La route aztèque était superbe mais elle se terminait à deux cents kilomètres de Tenochtitlan. La voie qui lui succédait était beaucoup moins carrossable quoiqu’elle fût encore pavée. Au-delà il n’y avait plus qu’un mauvais chemin, caillouteux par endroits. Par temps pluvieux nous nous serions noyés dans une mer de boue mais dans cette partie du Mexique il n’avait pas dû pleuvoir depuis le XIIe siècle au moins.

Une sécheresse totale.

Une sécheresse implacable ; la terre brûlée par le soleil, pas d’herbe, pas d’arbres, mais seulement de petits arbustes épineux, rabougris, d’un vert grisâtre, pointant leurs maigres rameaux hors du sable. Sur notre gauche, une chaîne de montagnes s’étendait parallèlement à la direction que nous suivions. À droite, rien d’autre que le désert. Pendant le jour, la chaleur était insupportable ; le soir, la température tombait brusquement, nous nous mettions à frissonner et à jurer. Parfois nous passions des jours sans voir aucun être humain ; il nous arrivait pourtant de rencontrer des barbares du désert. Une bien pauvre compagnie ! Nous leur achetions toutes les victuailles qu’ils pouvaient nous fournir, mais nous serions morts neuf fois si nous n’avions pas fait nos provisions avant de quitter Tenochtitlan.

Nous ne pouvions nous fier à nos véhicules et il y en avait au moins un par jour qui tombait en panne, habituellement à l’heure la plus chaude. Les réparations prenaient du temps. Sagaman Musa était notre chef mécanicien ; j’appris qu’en Afrique il avait possédé une usine qui fabriquait des automobiles et des machines à vapeur ; mais Manco Huascar me glissa à l’oreille que Sagaman s’était livré à des spéculations hasardeuses et qu’il avait fait faillite. Je sympathisais, me souvenant de la banqueroute de mon père. Lui aussi, comme Sagaman, il avait tout perdu en voulant trop gagner.

Vêtu d’un simple pagne, l’homme du Mali passait de longues heures sous les voitures, travaillant à les rafistoler jusqu’à ce que la chaudière chauffe de nouveau et que le moteur tourne. Sa peau, noire comme le charbon, pouvait supporter le soleil maléfique. Moi je restais couvert et remarquais que les Mexicains en faisaient tout autant alors que Sagaman ne craignait pas de travailler pratiquement nu. La sueur donnait à son corps un éclat magnifique. De temps en temps, il ponctuait son travail d’un chapelet de blasphèmes africains mêlés d’obscénités africaines, le tout de sa voix ultra-basse de chanteur d’opéra. Puis il se relevait et disait en se frottant pour se débarrasser du sable qui collait à sa peau : « Je crois qu’on peut continuer, maintenant. »

Au cours du voyage, j’appris à me servir d’un pistolet. Topiltzin avait emporté des armes pour tout le monde et chaque fois que la caravane s’arrêtait pour des réparations, c’est-à-dire très souvent, il annonçait une séance de tir à la cible. Je me méfiais de ces engins dont je ne m’étais jamais servi. En Angleterre on prétendait que la poudre avait la mauvaise habitude d’exploser dans le barillet, tuant celui qui tirait. Rien de tel n’arriva jamais avec les armes mexicaines. Mes premières tentatives firent simplement voler du sable en avant de la cible, puis j’attrapai le coup et pris joyeusement sous un feu roulant ces choses tordues, sans feuilles, qu’on appelle des cactus et qui faisaient un « plonc » satisfaisant chaque fois qu’une balle les touchait.

Nous nous entraînions aussi au lancer de couteaux, car un tireur dont la poudre est mouillée peut encore se servir de son couteau. Là, c’était moi l’instructeur. Je leur montrai comment tenir le couteau, la position du corps, la façon de viser, comment faire travailler les muscles du dos, comment lancer – tchuuuut ! – et planter la lame profondément dans la cible. Ça ne m’ennuyait pas du tout de leur donner des leçons car j’étais de loin le meilleur couteau de la compagnie et quel homme s’irriterait de voir les autre l’admirer dans ses démonstrations ?

Par les soirs froids, nous nous asseyions autour des feux de rameaux secs et nous parlions. Si je n’eus que peu d’occasions de fréquenter des soldats, j’en vins à connaître assez bien les trois autres officiers.

Topiltzin, d’abord : ambitieux et paresseux tout à la fois d’une intelligence aiguë, c’était un compagnon plein d’entrain, qui ne se laissait pas impressionner par ce qu’avait fait son peuple et paraissait douter de la grandeur aztèque. En lui coulait un fleuve d’arrogance aussi large qu’un océan, ce qui était pardonnable, sans doute, chez le neveu d’un des plus grands rois du monde. Si Topiltzin nous traitait parfois comme des domestiques, c’était sans intention blessante. Et malgré son maniérisme de surface, la nonchalance affectée de sa voix, son air distant, je l’aimais bien.

Sagaman Musa : un homme réfléchi, perspicace, plus vieux que nous, indépendant, tirant d’une grande force physique une tranquille assurance. Il discourait beaucoup mais parlait très peu de lui. Je savais qu’il était venu au Mexique à peu près pour les mêmes raisons que moi, c’est-à-dire, à la suite de revers de fortune, pour gagner de l’argent et quelque pouvoir. Il avait toujours une bonne histoire à raconter, généralement pas du tout convenable, et discutait longuement de politique internationale. Je supportais sans peine son incessant bavardage parce que sa voix riche et mélodieuse charmait les oreilles, et lorsque ce qu’il expliquait commençait à me fatiguer je n’écoutais plus que la musique des mots.

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