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Comédie française — Ça a débuté comme ça…

Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:

Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l'esprit et le panache de la langue française.
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
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Muray n’est ni un doctrinaire, ni un militant. En faire un casse-couilles de droite qui veut revenir au monde d’avant, c’est l’alourdir d’une intention qu’il n’a jamais eue. Muray, c’est un écrivain qui pensait que son époque rendait le roman impossible. Il s’est vengé sur elle. Lui, qui considérait toutes les époques comme irrespirables, s’est fait le chroniqueur d’un temps irrespirable. La matière était là, disponible, il n’y avait qu’à la ramasser à pleine main.

Que nous dit Muray ? Il nous dit que notre époque s’exprime par ses fêtes. Si Muray critique le festif, nous sommes d’accord, ce n’est pas parce qu’il n’aime pas les fêtes. Ce n’est pas un raseur. Il lutte simplement contre un comportement imposé, il montre que le « festif » abrite une sorte de système totalitaire. Non pas parce que ce n’est pas bien que les gens s’éclatent mais parce qu’il éteint toute individualité, il éteint toute analyse négative du réel, il éteint toute problématique de souffrance. Il évacue le tragique de l’existence, empêchant ainsi toute littérature. Il transforme le réel en une grande fête insaisissable, indéfinissable. La comédie humaine est déshumanisée puisqu’elle est perpétuellement connectée et souriante.

Petite parenthèse. On a assisté à une étonnante métamorphose en quarante ans. À la sortie de Mai-68, celui qui prenait un verre de vin rouge était vécu comme un prolo et pas un prolo qu’il faut sauver mais un prolo qu’il fallait faire disparaître. L’alcool était vulgaire. Les gens fumaient du shit. On se promenait dans Formentera avec des djellabas blanches. On écoutait les Pink Floyd et Jimi Hendrix et dès qu’on se rencontrait on s’arrêtait comme des disciples de Jésus sous un olivier. On roulait un grand joint et sans se connaître on partageait un moment où les sens se développaient. Dans les années 1970, un mec aurait dit : « Donne-moi un petit bourgogne », on aurait répondu : « Mais qu’est-ce que c’est que ce beauf ? » On voulait des thés à la menthe, des joints, des promenades, mais un bourgogne avec un jambon cru espagnol c’était le summum de la ringardise.

Le déambulant approbatif s’épanouit dans le produit frais, dans la petite auberge. Il fait quinze kilomètres pour trouver le bon fromager. L’idée d’aller faire vingt bornes pour trouver le bon fromager nous serait apparue complètement absurde ! Mais, si l’on objective les choses, il est naturel que le bobo ne comprenne pas ce qu’on lui reproche. Il n’embête personne. Il fait monter l’immobilier. Il restaure des quartiers entiers.

Muray n’est pas un théoricien — écoutons son irrésistible poème, « Tombeau pour une touriste innocente », sur la touriste blonde, qui illustre assez bien et de manière ludique son univers :

Rien n’est jamais plus beau qu’une touriste blonde Qu’interviewent des télés nipponnes ou bavaroises Juste avant que sa tête dans la jungle ne tombe Sous la hache d’un pirate aux façons très courtoises
Elle était bête et triste et crédule et confiante Elle n’avait du monde qu’une vision rassurante Elle se figurait que dans toutes les régions Règne le sacro-saint principe de précaution
Point de lieu à la ronde qui ne fût excursion Rien ici ou là-bas qui ne fût évasion Pour elle les pays étaient terres de passion Et de révélation et de consolation
Pour elle les pays étaient terres de loisirs Pour elle les pays n’étaient que communion On en avait banni les dernières séditions Pour elle toutes les terres étaient terres de plaisir
Pour elle les nations étaient lieux d’élection Pour elle les nations n’étaient que distraction Pour elle les nations étaient bénédiction D’un bout du monde à l’autre et sans distinction
Toute petite elle disait avoir été violée Par son oncle et son père et par un autre encore Mais elle dut attendre ses trente et un balais Pour revoir brusquement ce souvenir éclore
Elle avait terminé son second CDD Mais elle envisageait d’autres solutions Elle voulait travailler dans l’animation Pour égayer ainsi nos fêtes de fin d’année
Elle cherchait à présent et pour un prix modique À faire partout régner la convivialité Comme disent les conseils en publicité Elle se qualifiait d’intervenante civique
Elle avait pris contact avec plusieurs agences Et des professionnels de la chaude ambiance Elle était depuis peu amie d’un vrai artiste Musicien citoyen jongleur équilibriste
Grand organisateur de joyeuses sarabandes Le mercredi midi et aussi le samedi Pour la satisfaction des boutiques Godassland Créateur d’escarpins cubistes et nabis
Elle aussi s’entraînait à des tours rigolos En lançant dans les airs ses propres godillots Baskets bi-matières à semelles crantées Les messages passent mieux quand on s’est bien marré
Au ministère social des Instances drolatiques Elle avait exercé à titre de stagiaire L’emploi de boîte vocale précaire et temporaire Elle en avait gardé un souvenir érotique
Elle avait également durant quelques semaines Remplacé une hôtesse de chez Valeurs humaines Filiale fondamentale de Commerce équitable Où l’on vend seulement des objets responsables
Elle avait découvert le marketing éthique La joie de proposer des cadeaux atypiques Fabriqués dans les règles de l’art humanitaire Et selon les valeurs les plus égalitaires
[…]
Café labellisé bio-humanisé Petits poulets de grain ayant accès au pré Robes du Bangladesh jus d’orange allégé Connotation manouche complètement décalée
Sans vouloir devenir une vraie théoricienne Elle savait maintenant qu’on peut acheter plus juste Et que l’on doit avoir une approche citoyenne De tout ce qui se vend et surtout se déguste
Et qu’il faut exiger sans cesse et sans ambages La transparence totale dedans l’étiquetage Comme dans le tourisme une pointilleuse éthique Transformant celui-ci en poème idyllique
À ce prix seulement loin des sentiers battus Du vieux consumérisme passif et vermoulu Sort-on de l’archaïque rôle de consommateur Pour s’affirmer enfin vraiment consom’acteur
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