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Comédie française — Ça a débuté comme ça…

Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:

Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l'esprit et le panache de la langue française.
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
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Baudelaire, oui, on peut, mais Rimbaud, si tu te contentes de restituer le signifiant et que tu n’atteins pas son signifié, c’est raté. Que serait son signifié ? Son humeur. Jouvet écrit qu’une phrase est « avant tout un état à atteindre »[84]. Sans atteindre cet état, tu ajoutes à la mort de l’imprimé la mort de ton interprétation. Tout ça, encore une fois, est organique. C’est du nerf, du muscle. La flèche est tirée avec la force musculaire et elle est lâchée : quand elle arrive au but, ça s’appelle la « phrase ».

Et là, ça reprend :

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures…

Une sensation.

L’eau verte pénétra ma coque de sapin…

Ça tangue.

Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava…

On est paumés.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d’astres, et lactescent. […] Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmes lents sous les rutilements du jour…[85]

L’acteur qui dit ça ne sait pas de quoi il parle. Il peut mentir, prendre des airs mais « teignant tout à coup les bleuités », il ne sait plus de quoi il parle. Ces mots sont ceux d’un fou :

Ma santé fut menacée, écrit Rimbaud en 1870. Je disais adieu au monde dans d’espèces de romances.[86]

Et puis vient la rupture. Là où commence vraiment le poème :

Je sais les cieux crevant en éclairs…

Comment le dire ? Agressif, limpide, serein ? Comment le dire ?

« Et les trombes et les ressacs et les courants : je sais… »

Il y a là une propulsion d’humeur, un acte d’autorité qui est peut-être le secret mystérieux du bateau ivre.

… je sais le soir, L’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes…

Ce n’est pas calme, c’est plus véhément. Il faut désormais des « trombes » et des « ressacs ». Pas de la musique de chambre, mais la philharmonie.

Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

Léautaud trouvait ce vers fabriqué. Fabriqué ! Il devrait baisser d’un ton Léautaud devant Rimbaud. Fabriqué… « Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir ! » Je poursuis :

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, […] J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies…

L’exécutant cherche des notes, essaye de les trouver et tâtonne dans une obscurité totale. « J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies. » Je dois résoudre le problème des spectateurs qui sont à vingt mètres et qui ne savent plus où ils sont. Ils cherchent avec moi.

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides…

Florides, l’esprit s’empare de nos pauvres références : soleil, maillot de bain, bimbos américaines qui boivent du milk-shake. Séries télé.

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux D’hommes !…

Nouvel égarement. Et puis le Niagara : « Des écroulements d’eau », tu n’as qu’à te laisser aller, c’est du Beethoven… « Cataractant »… Ça y est, il nous aide, il nous aide, il nous aide, l’enculé. On y est. « Glaciers », vas-y, « soleils d’argent », vas-y, « cieux de braises », encore…

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu…

« Ces dorades du flot bleu. » Silence. « Ces poissons d’or, ces poissons chantants… » Là, c’est facile, c’est calme. Puis il se fait racinien : « Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants. » Très formel, le Rimbaud, très classique, le Rimbaud. Il parle comme Racine : « Le dessein en est pris, je pars, cher Théramène, / Et quitte le séjour de l’aimable Trézène. »[87] « Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants. » Tout ça appartient à la même famille.

Je remonte à bord :

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau…

Poésie pure : « lichens de soleil », « morves d’azur », « hippocampes noirs »…

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques…

On voit Brel et son plat pays.

Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

La nostalgie et le voyant toujours :

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur […] Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes, Toute lune est atroce et tout soleil amer […] Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache…

« La flache ? » T’es bien emmerdé. Alors, pour essayer quand même, tu cherches dans les livres. Les érudits ne te renseignent pas sur la diction, mais ils t’ouvrent des portes. « Flache » en patois des Ardennes veut dire « flaque d’eau ». La flache ! Il aurait pu dire la flaque, merde ! Là, il y a quelque chose non pas de poseur mais de vrai casse-couilles chez Rimbaud. Tu sors de douze minutes d’hallucinations pour arriver à « si je désire une eau d’Europe, c’est la flache ».

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.

On retrouve Fabrice à Montmartre et son bateau de papier.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons…

Il s’éloigne, on le perd…

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons.[88]

Quelle diction avec Rimbaud ? Tous les jours je la cherche. J’ai mis cent représentations à dire passablement « Le Bateau ivre ». De grands acteurs s’y sont fracassés. Certains l’ont dit avec un concept d’enthousiasme. Moi, j’ai compris que c’était simplement hallucinatoire. Après toutes ces représentations, pourtant, je le répète : c’est impossible de dire des vers.

Pourtant, j’ai eu l’idée de construire un spectacle autour du « Bateau ivre ». Elle m’est venue après l’avoir récité dans un taxi. Je hurlais les strophes de Rimbaud et la voiture tanguait sur les boulevards impassibles. Les deux-roues, agressifs, jaloux, haineux, nous avaient pris pour cible. Le chauffeur était d’origine marocaine. Quand j’ai fini, il s’est arrêté, s’est retourné vers moi et m’a dit : « Vous pouvez recommencer ? C’est magnifique, mais je n’ai rien compris. — Ne vous inquiétez pas, moi non plus, je lui ai répondu, mais cela n’a aucune importance. »

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84

Louis Jouvet, Prestige et perspectives du théâtre français. Quatre ans de tournées en Amérique latine (1941–1945), Gallimard, 1945, p. 51.

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85

Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre », Œuvres I, op. cit., p. 184–185.

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86

Arthur Rimbaud, « Alchimie du verbe », Œuvres II, op. cit., p. 131 et 127.

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87

Jean Racine, Phèdre, Acte I, scène 1, GF, Flammarion, 2009, p. 75.

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88

Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre », Œuvres I, op. cit., p. 185–187.

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