Comédie française — Ça a débuté comme ça…
- Автор: Лукини Фабрис
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Flammarion Quebec
- ISBN: 978-2890777033
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
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Ambleteuse, 26 août 2015
Troisième jour de tournage du film de Bruno Dumont
Inconfortable, plutôt assez malheureux. Le metteur en scène d’abord. Froid. Distant.
Incroyable d’être aussi peu dans le relationnel, pas dans le rapport à un point qui devient suspect. Je m’en fous. Il y a chez lui une haine de l’être et une passion de la composition.
Toute mon énergie d’acteur va vers la recherche d’une note musicale ou d’une nuance. Toute sa recherche va vers la haine du naturalisme.
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Ambleteuse, 27 août 2015
Quatrième jour de tournage
Comme d’habitude, l’attente.
La loge.
Savoir apprendre à accepter cette attente. Elle est presque le rythme d’un tournage de cinéma.
La caravane. Très importante, au cinéma, l’idée de la caravane. La caravane où on attend. L’attente. Matériau substantiel d’un tournage de film. On attend la pluie, on attend la fin du dernier plan.
Attente.
Mais contrairement à l’attente amoureuse, l’attente sur un film n’a pas d’objet réconfortant.
On attend de finir la scène. On attend qu’il ne pleuve plus. On attend que le soleil soit moins violent. On attend de finir ce qui a commencé.
La veille, découverte de Valeria Bruni Tedeschi. Drôle. Dense. Une douleur qui invente plein d’heureux stratagèmes pour supporter la vie. Vaillante Valeria. Complètement décalée et dépositaire d’une structure solide.
Elle hérite de l’Italie et certainement de ce que l’aristocratie italienne fait de mieux. Elle flotte. Elle sourit. Mais comme tout le monde, son rendez-vous intime doit être délicat.
Arrivée de Juliette Binoche, élégante, directe, hyperprofessionnelle. Pas encore joué avec elle, je pressens une vraie camarade de jeu…
Chapitre 9
L’Occident s’achève en bermuda
« Un bataillon d’agents de développement du patrimoine ouvre la marche… »[89] Ça ne devait être qu’une lecture, un soir, à la Maison des écrivains. Une forme de réunion secrète, quelque chose entre les premiers chrétiens des catacombes et les défenseurs acharnés de la conversation, du détour, d’une forme d’esprit. Il ne devait pas y avoir plus de deux cents personnes. Pour eux, Philippe Muray, écrivain récemment disparu (nous étions en 2010 et l’auteur des Exorcismes spirituels était mort depuis quatre ans, à l’âge de 60 ans) n’était pas seulement le spécialiste de Rubens, du XIX e siècle français, de Céline, mais une sorte de maître de dissidence, de professeur d’anarchisme, de pape des antimodernes. Certaines de ses formules : « Nous sommes enfermés dans la cage aux phobes », « L’Occident s’achève en bermuda », « Les mutins de Panurge »[90] étaient déjà célèbres. Mais je ne partageais ni la connaissance de ce public, ni sa passion exclusive. Je connaissais un peu ses textes, il m’arrivait de le lire. C’est l’épouse de Muray qui m’avait appelé pour me demander cette lecture unique. J’avais dit oui.
Un bataillon d’agents de développement du patrimoine ouvre la marche, suivi presque aussitôt par un peloton d’accompagnateurs de détenus.
J’entame un premier texte inspiré à Muray par les emplois jeunes créés par Martine Aubry quand elle était ministre du Travail de Lionel Jospin.
Puis arrivent, en rangs serrés, des compagnies d’agents de gestion locative, d’agents polyvalents, d’agents d’ambiance, d’adjoints de sécurité, de coordinateurs petite enfance, d’agents d’entretien des espaces naturels, d’agents de médiation, d’aides-éducateurs en temps périscolaire, d’agents d’accueil des victimes et j’en passe. Ferme le cortège un petit groupe hilare d’accompagnateurs de personnes dépendantes placées en institution.
En quelques lignes, je mesure la possibilité théâtrale de Muray et sa disposition à l’oralité. Je sens qu’il y a là un matériau, que je peux le théâtraliser. Il n’y a qu’à continuer pour faire apparaître sur la scène cette « Job Pride » qui défile dans les rues de Paris :
Vers le ciel d’azur, s’envolent des ballons. Un camion-grue déguisé en sapin de Noël s’élance en grondant. La foule massée des deux côtés de l’avenue applaudit sauvagement. Le monde retrouve enfin sa base. Le patrimoine est rassuré. La petite enfance respire. Les personnes dépendantes placées en institution se congratulent. Les détenus ne sont pas en reste. Les espaces naturels non plus. Ni les pays émergents. On déchaîne les fumigènes. Le tissu social en cours de réparation frémit d’aise. […] L’opinion publique […] attend que les responsables politiques et économiques montrent leur volonté de se mobiliser contre le chômage et leur capacité d’innover au-delà des modes de pensée traditionnels et des discours convenus. Tout le monde, par ailleurs, sait qu’il est urgent d’explorer de nouvelles pistes et de faire émerger de nouveaux besoins encore mal satisfaits parce que mal définis dans la mesure où les attentes des consommateurs sont encore mal cernées […].
C’est par l’accumulation de détails que Muray emporte le lecteur avec lui. Dans ce même texte, on arrive à une conférence sur l’emploi et là c’est du génie. En quelques lignes, il saisit la folie des nominations des métiers. Et puis vient la rupture. Le moment où le chroniqueur du temps montre toute sa férocité, son scepticisme absolu, cette forme voltairienne de l’esprit qui ne laisse rien derrière lui :
Qu’est-ce que ça peut être, le comportement d’un type en train d’aiguiller des familles ou de faciliter un décloisonnement ? Et qu’est-ce que c’est un faciliteur de décloisonnement qui ne fait pas bien son boulot ? Ça s’attrape par quel bout ? Et un coordinateur petite enfance qui tire au flanc ? Un agent de médiation qui bâcle ? Un accompagnateur de personnes dépendantes placées en institution qui cochonne le travail ? Un développeur du patrimoine qui sabote ? Est-ce qu’il est possible de se révéler mauvais comme agent d’ambiance ? Médiocre accompagnateur de détenus ? Détestable faciliteur de réinsertion à la sortie de l’hôpital ?
Et la question définitive :
Et que se passe-t-il, en vérité, quand un agent d’ambiance se met en grève ?
De ce texte comme de ceux qui suivirent ce soir-là j’ai construit un spectacle. J’ai joué Muray au Théâtre de l’Atelier des centaines de fois devant des salles toujours pleines. Abonnés de Télérama, lecteurs du Fig Mag, bobos à Vélib’, curé en soutane, khâgneux tourmentés, festifs enthousiastes. C’était « Muray pour tous » dans un formidable malentendu.
Était-ce la notoriété, la mode ou la doxa du rire, ou la mécanique du ricanement ? Manifestement, le succès du Muray était un malentendu. À la sortie du théâtre les gens disaient : « Mais c’est quand même bizarre, c’est sympa de faire la fête. » Ils se sentaient mis en cause.
89
Philippe Muray, L’Empire du bien, Les Belles Lettres, 2002.
90
Philippe Muray, Exorcismes spirituels, II, Les Mutins de Panurge, Les Belles Lettres, 1998, p. 466, 468 et 470.