Comédie française — Ça a débuté comme ça…
- Автор: Лукини Фабрис
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Flammarion Quebec
- ISBN: 978-2890777033
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
— C’est pas chiant, votre boulot ?
Il me répondait :
— Mais c’est assez chiant parce qu’ici c’est un peu le mur des lamentations. Tu sais, nous, pour se nettoyer, on va voir d’autres psys. C’est comme les bateaux quand il y a trop de coquillages : on les lave.
La terrible lucidité, celle de Céline comme celle de Nietzsche, est invivable. Elle vous empoisonne. Le fait de travailler la structure du XVIIe siècle, d’entrer dans le mystère de la poésie vous guérit. La poésie vous donne ses vertiges, ses silences. Elle ne s’inscrit plus dans notre temps. Ses suggestions, ses silences, ses vertiges ne peuvent plus être audibles aujourd’hui. Il ne faut pas, pourtant, évoquer la poésie comme un militant qui déclamerait, l’air tragique : « Attention, poète ! » Il faut, avec Paul Valéry, se désoler de l’incroyable négligence avec laquelle on enseignait la substance sonore de la littérature et de la poésie. Valéry était sidéré que l’on exige aux examens des connaissances livresques sans jamais avoir la moindre idée du rythme, des allitérations, des assonances d’un texte. Cette substance sonore qui est l’âme est le matériau musical de la poésie.
La poésie, c’est le contraire de ce qu’on appelle le « poète », celui qui forme les clubs des poètes. Stendhal disait que le drame, avec les poètes, c’est que tous les chevaux s’appellent des « destriers ». Mais La Fontaine, Racine, Rimbaud, Baudelaire, Hugo, oui, ils ont littéralement changé ma vie. J’ai rencontré, un jour, le théâtre et la poésie comme Claudel a vu la lumière une nuit de Noël.
On dit, pour la moquer, que la poésie est ridicule, inutile ou hermétique… Elle a ces trois vertus. Ridicule, c’est évident. Il suffit de prononcer d’un air inspiré : « Poète, prends ton luth et me donne un baiser… » Musset est quatorze fois exécrable, disait Rimbaud, et tout apprenti épicier peut écrire un « Rolla ». Inutile, elle l’est aussi. Hermétique, c’est certain. J’aimerais réunir les gens capables de m’expliquer « Le Bateau ivre ». Arthur Rimbaud a dit : « Que comprendre à ma parole ? / Il faut qu’elle fuie et vole ! »
La poésie, c’est une rumination. C’est une exigence dix fois plus difficile qu’un texte de théâtre. La poésie demande une vulnérabilité, une capacité d’être fécondé. Elle m’accompagne : avec elle, j’essaye d’avancer dans le mystère du verbe et de la création, et je fais honnêtement commerce de ce qui me hante.
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31 août, 17 h 15
Avant « C dans l’air », je repense au « Sermon sur la mort »[97] de Bossuet cité dans le livre de Suzanne Julliard[98] : « Que nous servira d’avoir tant écrit dans ce livre, d’en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisqu’enfin une seule rature doit tout effacer ? Encore une rature laisserait-elle quelques traces du moins d’elle-même, au lieu que ce dernier moment qui effacera d’un seul trait toute votre vie s’ira perdre lui-même avec tout le reste dans ce gouffre du néant. Il n’y aura plus sur la terre aucun vestige de ce que nous sommes. La chair changera de nature, le corps prendra un autre nom, même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps. Il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n’a plus de nom dans aucune langue. Tant qu’il est certain que tout meurt en lui, jusqu’à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes ! »
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3 septembre 2015
Je répète, en allant au tournage, les répliques de la scène d’aujourd’hui.
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6 septembre 2015
21 heures, dans l’avion d’easyjet
Retour du Festival de Venise où j’ai présenté L’Hermine, de Christian Vincent.
Dans le grand hôtel de Venise, le Danieli. Journalistes. Projection. Boulot pas trop mal fait. Sympathie italienne.
Curieux nom easyjet… Toujours énigmatique pour quelqu’un qui ne comprend rien aux langues étrangères. Inlassablement, pendant le festival, on me dit : « Vous êtes sûr que ça ne vous dérange pas de voyager avec easyjet ? » Qu’est-ce que tu veux que j’aie comme opinion ? N’empêche que le nom easyjet me fascine.
Chapitre 11
Allez les verts !
Je ne pensais pas un jour écrire un livre, mais j’ai longtemps été, moi-même, comme un manuscrit envoyé à un éditeur qui ne l’édite pas. Roland Barthes disait qu’il avait peur quand il recevait un manuscrit parce que, expliquait-il, qu’est-ce qu’un manuscrit sinon un paquet de désir ? Et que peut-on faire du désir de l’autre ? De 1969 avec ma tête de coiffeur non sexué à 1985 où j’étais un acteur au parcours indiscernable, je suis comme un manuscrit envoyé à un éditeur qui ne l’éditerait pas.
Je ne suis pas non plus un maudit dans sa chambre de bonne, un garçon du théâtre amateur, un presque ringard. J’ai tourné avec Rohmer plusieurs fois, ça n’est pas rien Rohmer. Ce n’est pas rien Rohmer depuis Le Genou de Claire. Il y avait Godard au sommet, Truffaut en commercial et Rohmer entre les deux. Mais Rohmer, comment dire ça, disons que ça t’emmenait pas vers les émissions d’Arthur le samedi soir. On a rarement vu un personnage d’Éric Rohmer danser avec Patrick Sébastien dans « Le Plus Grand Cabaret du monde ».
Durant ces années, je suis comme une sorte de manuscrit, un condensé d’énergie qui terrorise. Il faut comprendre que celui qui n’est pas édité n’est pas policé, celui qui n’est pas reconnu est inquiétant, anxiogène. Je suis formidablement anxiogène. Je vais dans toutes les directions. Dans les années 1970, je découvre les voyages, les hippies, le Moyen-Orient. Il y a énormément d’animosité autour de moi. On moque ma préciosité, mon hystérie. En un mot, je ne suis pas placé, oui, je ne suis pas édité, je ne suis pas nommé quoi. Malgré Le Genou de Claire, malgré Perceval le Gallois ou plutôt à cause de Perceval le Gallois, malgré Walerian Borowczyk. On l’a oublié mais Borowczyk, en 1974, c’est un grand cinéaste. Il a fait jouer Michel Simon dans un grand film qui s’appelle Blanche. Il m’a choisi pour Les Contes immoraux, adaptation de nouvelles de Mandiargues et de Lucrèce Borgia, une sorte de porno intellectuel. Je m’étais trouvé là grâce à Bernard Privat, alors directeur des éditions Grasset, que je connaissais par l’intermédiaire de sa fille à qui je faisais les brushings. Il me présente à Borowczyk dans son hôtel particulier de la rue Bausset, dans le 15e arrondissement.
97
Bossuet, « La Mort », Sermons, Folio, Gallimard, 2001.
98
Suzanne Julliard, Anthologie de la prose française, De Fallois, 2015.