Comédie française — Ça a débuté comme ça…
- Автор: Лукини Фабрис
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Flammarion Quebec
- ISBN: 978-2890777033
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
Trois ans plus tard, avec « Les Assis », on passe des impressionnistes à Goya. « Et leur membre s’agace à des barbes d’épis » : au dernier vers des « Assis » il décroche. Il n’en a plus rien à foutre qu’on comprenne quoi que ce soit. Dès que le génie sort, ça ne l’intéresse plus. Les sensations deviennent obscures. Il traîne Verlaine de beuveries en débauches. Les femmes des premiers poèmes laissent place au « jeune homme dont l’œil est brillant, la peau brune, / Le beau corps de vingt ans qui devrait aller nu ». Le jeune homme « fier de ses premiers entêtements » se détourne des femmes. « Mais, ô Femme, monceau d’entrailles, pitié douce, / Tu n’es jamais la Sœur de charité, jamais. »[77] Et Rimbaud « sent marcher sur lui d’atroces solitudes ». Verlaine et Rimbaud errent comme deux pochards connaissant, comme l’écrit Mallarmé, « une orgiaque misère, humant la libre fumée de charbon, ivre de réciprocité »[78]. Une épopée pitoyable. Le malheur est leur Dieu. Ça donnera Une saison en enfer.
« Comme je descendais des Fleuves impassibles… » On apprend ça aux gosses à l’école. Ils n’y comprennent rien. Les adultes non plus. L’acteur encore moins. Je ne comprends pas, alors j’essaye de phraser. Les mots de Madeleine Robinson me hantent : « Jouer la comédie, ça n’est pas que ce n’est pas facile, c’est impossible. » J’ajoute : « Dire des textes, c’est impossible. » Maintenant que je sais que c’est impossible, je m’amuse de ce projet impossible. J’essaye de ne pas trop débaucher, surcharger, imposer mon lyrisme au chant propre du poète. J’essaie, j’essaie… Comment être sûr d’être dans la couleur ?
La poésie est un chant mais le compositeur n’a laissé ni partition, ni indication. Nulle part n’est indiqué où sont les notes noires et blanches. Rimbaud fait mine de le faire, « A noir, E blanc », mais c’est un délire. Où sont les blanches, les noires, les croches ?
J’en suis venu, hélas, écrit Paul Valéry, à comparer ces paroles par lesquelles on traverse si lestement l’espace d’une pensée à des planches légères jetées sur un abîme, qui souffrent le passage et point la station. L’homme en vif mouvement les emprunte et se sauve ; mais qu’il insiste le moins du monde, ce peu de temps les rompt et tout s’en va dans les profondeurs.[79]
La vérité est que les universitaires dissertent et les « diseurs de profession » massacrent les textes. Les grands universitaires peuvent éclairer le texte de leur science mais l’exécutant ne peut pas être comme eux. Ce n’est pas par racisme, mais l’exécutant doit être bête. Que faire ?
La voix s’agrippe où elle peut. D’abord, il y a une attaque. L’attaque c’est « Comme ». Puis « des Fleuves impassibles ». J’ai mis du temps à comprendre qu’il fallait l’attaquer haut, « Le Bateau ivre ». Je cherche l’humeur réelle. Il faudrait que la partition s’intègre en moi pour que Rimbaud, chaque soir, surgisse. Les premières fois on l’aborde avec force et puis on comprend, avec le temps, le souci formel presque racinien. Racine revient plusieurs fois dans « Le Bateau ivre ». Souvenez-vous, Racine, selon Rimbaud, est le premier voyant.
Les haleurs ! Il ne nous aide pas. Les haleurs, c’est les halos qu’il y a le long des rivières. Ces lumières qui éclairent le navigateur. Ce n’est pas évident, mais il considère qu’on doit le savoir. Les haleurs ? Ce sont les lumières d’autrefois, les grands écrivains qu’évoque Baudelaire dans son poème « Les Phares », les maîtres anciens. Il leur tourne le dos. Il ne veut plus les entendre, c’est la liquidation de l’héritage.
La gigantesque arrogance de Rimbaud reprend ses droits. « Des Peaux-Rouges criards ? », il ne fait aucun effort pour être compris. C’est même l’inverse. Tout est fait pour que le lecteur se perde. Mais les Peaux-Rouges, c’est son inconscient agressif qui prime sur le reste, le monde ancien qu’il cloue définitivement.
Première hallucination. « Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. » Ceux qui ne comprennent rien se consolent en disant que c’est musical. Ce n’est pas musical, Rimbaud. « Comme c’est musical ! » me dit-on souvent en arrivant dans ma loge. Non ! Ce n’est pas musical, c’est autre chose : une autre émotion.
Continuons :
Ça y est on est perdu, on se contente d’accumuler des bruits et des sonorités. Le comédien est complètement démuni. Aucune prise pour se raccrocher à la rationalité. Alors il cherche les branches qu’il peut attraper.
Ouf ! On retrouve une forme de sens. Il y a de l’adolescence, il y a de la liberté, on respire.
Dans les clapotements furieux des marées…
On descend doucement avec lui.
« Tohu-bohus », c’est un peu plus sophistiqué. Mais on suit quand même. Et puis…
« La tempête a béni mes éveils maritimes ! » D’un trait, c’est du Pink Floyd, sous LSD. Un trip. Il est sous acide, comme un chanteur des années 1960, le Rimbaud. On dirait une pochette de disque. Ainsi, dans Une saison en enfer :
Je voyais très franchement une mosquée à la place d’une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d’un lac.[82]
Mais revenons au « Bateau ivre » :
Il flotte, petit bonhomme dans la mer infinie, et l’on plonge de nouveau dans l’obscurité :
Quatre strophes où on n’a pas compris grand-chose, mais subsiste une certitude : il est impossible de dire Rimbaud. Baudelaire, oui. « Spleen », par exemple :
« Baudelaire est le premier voyant roi des poètes, un vrai dieu », écrivait Rimbaud. Avant d’ajouter : « La forme si vantée en lui est mesquine. »[83] Il a 17 ans. Dix-sept ans, et il trouve mesquine la forme du plus grand poète vivant ! « Sa forme est mesquine ! » : on n’est pas dans la conversation connivente, la séance d’admiration collective, la grande famille de la littérature. En 1870, on a un avis ! Passons.
77
Arthur Rimbaud, « Les Assis », Œuvres I, op. cit., p. 131, et « Les Sœurs de charité », ibid., p. 157.
78
Stéphane Mallarmé, « Divagations », Poésies, GF, Flammarion, 1993.
79
Paul Valéry, Monsieur Teste, op. cit., p. 89.
80
Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre », Œuvres I, op. cit., p. 184–185.
81
Arthur Rimbaud, « Alchimie du verbe », Œuvres II, op. cit., p. 127.
82
Charles Baudelaire, « Spleen », Les Fleurs du mal, GF, Flammarion, 2012, p. 116.
83
Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871, Correspondance, GF, Flammarion, 2015, p. 73.