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Comédie française — Ça a débuté comme ça…

Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:

Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l'esprit et le panache de la langue française.
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
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Je me suis assis sur le quai avec ma compagne Emmanuelle et ma chienne Illia. J’ai repensé à l’hypothèse communiste de Badiou. Fasciné mais complètement fasciné par la tâche qui attend les révolutionnaires. Avec en prime peu d’exemples super réjouissants. Je veux bien que l’hypothèse communiste selon Badiou, ce soit finalement une idée neuve qui a à peine un siècle et que toutes les horreurs, les pogroms, les goulags, les destructions, les crimes et les millions de morts — qu’Alain Badiou reconnaît, d’ailleurs — ne doivent pas entraîner le rejet définitif de cette fameuse hypothèse communiste. C’est ce qu’il pense, Badiou. Plus nuancé, plus argumenté et plus pointu philosophiquement que ma pauvre caricature. Mais c’est comme ça qu’il voit les choses. Ça a même de l’écho, on m’a dit, aux États-Unis.

Moi, je suis mal placé ; l’idée qu’on détruise la propriété privée me produit un effroi, je dirais même une angoisse… Je ne vois pas quel autre sens à ma vie que d’avoir une maison où l’Autre ne rentre pas. C’est tellement fort que quand je vois un homme ouvrir la porte de sa baraque, même modeste, je sens qu’il veut la refermer très vite pour que, même par le regard, on ne rentre pas chez lui. Et je me dis en plus qu’il a raison de défendre jalousement son habitation. Car qui supporterait ses régressions, ses négligences, son désarroi, sa folie, sa libido ?

Et pour citer Nietzsche, en mesurant bien l’altitude qui est la sienne, et qui n’a rien à voir avec mes pensées de dernier homme, « l’art de fréquenter les humains repose essentiellement sur l’adresse avec laquelle on est capable d’accepter et de déglutir un repas dont la cuisine n’inspire aucune confiance. Si l’on arrive à table avec une faim de loup, tout va bien […], mais on n’a pas cette fringale quand on veut ! Que le prochain, hélas, est dur à digérer ! »[62]

Il est dément, ce Nietzsche !

Contrairement à Alain Badiou, en étant très conscient de mon insuffisance philosophique, je ne vois d’autre éden que la propriété privée, pour limiter la folie et la violence des hommes.

C’est à ça que je pensais quand Fleur Pellerin, ministre de la Culture, est venue me saluer. Elle était avec un monsieur de la mode qui avait énormément réussi. Pendant le voyage, j’ai évoqué le cinéaste Bruno Dumont et cité Chamfort (le moraliste, pas Alain) : « La plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri. »[63] Je ne peux pas dire que cela ait produit un retentissement excessif. Elle aussi a été charmante ; elle a même demandé à assister à la première de mon spectacle, Poésie ?… qui avait débuté en janvier.

Chapitre 8

Carte ou pas carte ?

Avec Jean-Pierre Marielle, pendant le tournage d’Uranus, le film de Claude Berri où jouaient aussi Michel Blanc, Gérard Depardieu et Philippe Noiret, nous parlions des nuits entières. Comme des amis. Marielle avait inventé un concept : la « carte ». La carte, c’est plus qu’un passeport. C’est une forme de protection. On peut dire que c’est une domination. C’est un baptême. Ça n’est pas le succès populaire, la carte, mais ça assure le succès critique. En un mot, t’as la carte ou t’as pas la carte ! Libé la donne, Télérama la confirme, Les Inrocks la prolongent.

Selon les règles établies par Marielle, un encarté peut encarter celui qui joue avec lui. Je m’explique : Pierre Dux, pas carte ; jouer chez Chéreau (grosse carte) avec Jane Birkin (très bonne carte) encarte Dux qui finit par avoir la carte. La carte, on tient des jours entiers dessus. L’un interroge, l’autre répond. Deneuve ? Carte. Rohmer ? Bonne carte. Truffaut ? Pas carte. Godard ? Énorme carte ! Benoît Jacquot ? Belle carte. Isabelle Huppert ? Carte gold. Après on fait les variations sur les peintres, les écrivains : Van Gogh ? Grosse carte. Proust ? Bonne carte. Manet ? Pas carte. Mallarmé ? Carte. Houellebecq ? Carte. Céline ? Très grande carte. Victor Hugo ? Pas carte. Anatole France ? Absence absolue de carte. Antonin Artaud ? Belle carte. Rimbaud ? Immense carte.

Il faut dire aussi que Rimbaud n’est pas seulement celui, d’après Cioran, qui « a émasculé la poésie pour un siècle. Voilà la condition des génies. Ils rendent impossible leur suite »[64]. Il est aussi la névrose des comédiens. Cioran encore (bonne carte) : « Les comédiens détruisent le secret inavoué du poète. »

Avec Rimbaud, c’est une certitude. Ce n’est pas une pose. C’est un fait. L’exécution sonore d’une voix d’acteur sur le texte est évidemment le plus grand acte d’impureté. Et « Le Bateau ivre » est insaisissable. Les biographes racontent que Rimbaud l’avait dans la poche quand il est arrivé gare de l’Est. Il l’avait écrit quand il a appris qu’on l’avait invité à Paris. Il avait 17 ans. Verlaine est venu le chercher et l’a emmené chez lui, à Montmartre, rue Nicolet. Qu’a pensé Verlaine quand il a découvert sur des feuilles froissées : « Comme je descendais des Fleuves impassibles… » ?

Le comédien, lui, l’aborde comme une langue étrangère. On peut presque dire que « Le Bateau ivre »[65], c’est du perse, du sanskrit. La phrase de Cioran « il faut interdire aux Français de dire le moindre vers », je la prends à mon compte et pour ce poème particulièrement. « Le Bateau ivre », je peux en témoigner, il m’a fallu une bonne année de travail pour l’approcher.

Les premiers jours, on ne sait pas ce que l’on dit. Authentiquement. On ne sait pas ce que l’on dit. On essaye déjà de trouver le phrasé en séparant dans un premier temps des blocs. Ces blocs ne sont pas faciles à séparer. Mais nous ne sommes pas chez Hugo. « Booz était couché de fatigue accablé ; / Il avait tous les jours travaillé dans son aire… »[66] On comprend, ce sont des faits. Il n’y a qu’à suivre la grammaire et la sonorité pour qu’un sens évident s’impose.

Il n’y a pas de faits apparemment saisissables chez Rimbaud. Mais il y a des rythmes, donc, et des groupages. Pendant quelques mois, on a un travail de mémorisation, de groupage de mots et les groupages ne t’entraînent pas à un sens. « Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs. »[67] À force de répéter et de l’exécuter, les rythmes, la ponctuation, quelques silences apparaissent. Mais un problème reste entier : sa signification, son secret, en un mot son sens interne.

C’est ça, la singularité hallucinante de Rimbaud. Comme on ne comprend pas ses Illuminations, comme personne ne comprend, tout le monde s’est investi pour expliquer. Ce n’est même pas abscons comme Mallarmé, volontairement déconstruit comme les surréalistes. C’est impénétrable. Le phénomène Rimbaud est donc devenu aussi un phénomène bibliographique. On a écrit sur lui comme sur Jules César, Jésus, Napoléon. On est allé en Abyssinie sur les traces du voyageur. C’est horrible, l’Abyssinie. Il a été dans le pire trou, Rimbaud. L’Abyssinie, c’est froid la nuit, chaud le jour. Il y avait des chameaux, des voleurs partout, des grosses roches hostiles.

Un phénomène bibliographique, donc. Universitaires, psychiatres, mystiques : des dizaines de milliers de livres sur Rimbaud. Ouvrons André Dhôtel : « La pensée de Rimbaud semble remonter à l’origine d’un problème qui hante la pensée moderne. »[68] C’est du costaud. Mais plus on avance dans la critique explicative, et moins on comprend.

Il faut reconnaître qu’il concentre énormément d’interrogations : la malédiction, l’homosexualité, l’incompréhension. On songe à Nietzsche : « Je n’écris pas pour être compris, j’écris pour tenir à distance. »

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62

Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, § 364, « Le solitaire parle », trad. A. Vialatte, « Idées », Gallimard, 1950, p. 332.

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63

Chamfort, Maximes et pensées, Caractères et anecdotes, Folio, Gallimard, 1982, p. 40.

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64

Emil Cioran, Cahiers (1957–1972), Gallimard, 1997, p. 305.

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65

Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre », Œuvres I, op. cit., p. 184.

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66

Victor Hugo, « Booz endormi », La Légende des siècles, Poésie-Gallimard, 2002, p. 40.

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67

Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre », Œuvres I, op. cit., p. 184.

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68

André Dhôtel, Rimbaud et la révolte moderne, Gallimard, 1952 ; rééd. La petite vermillon, 2004.

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