Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre VI – Les Amours Du Chico». Краткое содержание книги:
Derrière lui marchait un moine qui ne paraissait pas se soucier du gentilhomme qui le précédait, trop occupé qu’il était à égrener un énorme chapelet qu’il avait à la main. Seulement de distance en distance, principalement au croisement de deux rues, le moine faisait un signe imperceptible tantôt à quelque mendiant, tantôt à un soldat, tantôt à un religieux, et le mendiant, le soldat ou le religieux, après avoir répondu par un autre signe, s’élançait aussitôt vers une destination inconnue et disparaissait en un clin d’œil.
Pardaillan allait le nez au vent, sans se presser. Il avait le temps, que diable! N’était-il pas invité directement par le roi en personne? Il ferait beau voir qu’on ne trouvât pas une place convenable pour le représentant de Sa Majesté le roi de France!
Quant à se dire qu’après son algarade de l’avant-veille, où il avait si fort malmené, dans l’antichambre du roi, le seigneur Barba-Roja, sous les yeux mêmes de Sa Majesté à qui, pour comble, il avait parlé de façon plutôt cavalière; quant à se dire qu’après l’avertissement que lui avait donné Mgr d’Espinosa qui, de plus, l’avait fait passer par des transes qui lui donnaient encore le frisson quand il y pensait; quant à se dire qu’il serait peut-être prudent à lui de ne pas se montrer à ces puissants personnages qui, sûrement, devaient lui vouloir la male mort, Pardaillan n’y pensa pas.
Pas davantage il ne pensa à Mme Fausta, qui, certainement, devait être furieuse d’avoir vu s’écrouler le joli projet qu’elle avait formé de le faire mourir de faim et de soif, plus furieuse encore de l’avoir vu assommer à coups de banquette les estafiers qu’elle avait lâchés sur lui et de le voir se retirer, libre, sans une écorchure, désinvolte et narquois. Il ne pensa pas davantage que Mme Fausta n’était pas femme à accepter bénévolement sa défaite et que, sans doute, elle préparait une revanche terrible.
Sans compter le menu fretin tel que le señor de Almaran, dit Barba-Roja, et son lieutenant, le familier Centurion, sans compter Bussi-Leclerc, et Chalabre, et Montsery, et Sainte-Maline et ce cardinal Montalte, digne neveu de M. Peretti, sans compter toute la prêtraille de l’Inquisition et toute la moinerie d’Espagne.
Pardaillan oubliait ce superbe duc de Ponte-Maggiore qu’il avait quelque peu froissé à Paris. Il est juste de dire qu’il ignorait complètement l’arrivée à Séville du duc, son duel avec Montalte, et que tous deux, le duc et le cardinal réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan, attendaient impatiemment d’être remis de leurs blessures qui, pour le moment, les tenaient cloués, pestant et sacrant, sur les lits que le grand inquisiteur avait mis à leur disposition.
Pardaillan ne se dit rien de tout cela. Ou s’il se le dit, il passa outre, ce qui revient au même.
Pardaillan ne se dit qu’une chose: c’est que le fils de don Carlos, pour lequel il s’était pris d’affection, aurait sans: doute besoin de l’appui de son bras, et avec son insouciance accoutumée il allait au secours de son ami, sans s’inquiéter des suites que sa générosité pourrait avoir pour lui-même.
Pardaillan allait donc sans se presser, ayant le temps. Mais tout en avançant d’un pas nonchalant, sous le soleil qui dardait âprement, il avait l’œil aux aguets et la main sur la garde de l’épée.
De temps en temps il se retournait d’un air indifférent. Mais le moine qui le suivait toujours, pas à pas, avait un air si confit en dévotion qu’il ne lui vint pas à l’esprit que ce pouvait être un espion qui le serrait de près.
Toutefois nous n’oserions l’affirmer, car Pardaillan avait des manières à lui de s’amuser à froid, qui étaient quelque peu déconcertantes et qui faisaient qu’on ne savait pas au juste à quoi s’en tenir avec ce diable d’homme.
Quoi qu’il en soit, il n’était pas depuis plus de cinq minutes dans la rue qu’il se mit à renifler comme un chien de chasse qui flaire une piste.
«Oh! oh! songea-t-il; je sens la bataille!»
Du coup le moine suiveur fut complètement dédaigné. Le souvenir des décisions prises par Fausta, dans la réunion nocturne qu’il avait surprise, lui revint à la mémoire.
– Diable! fit-il, devenu soudain sérieux, je pensais qu’il s’agissait d’un simple coup de main. Je m’aperçois que la chose est autrement grave que je n’imaginais.
D’un geste que la force de l’habitude avait rendu tout machinal, il assujettit son ceinturon et s’assura que l’épée jouait aisément dans le fourreau. Mais alors il s’arrêta net au milieu de la rue.
– Tiens! fit-il avec stupeur, qu’est-ce que cela?
Cela, c’était sa rapière.
On se souvient qu’il avait perdu son épée en sautant dans la chambre au parquet truqué. On se souvient qu’en assommant les hommes de Centurion, lâchés sur lui par Fausta, il avait ramassé la rapière échappée des mains d’un éclopé et l’avait emportée.
Chaque fois qu’un homme d’action, comme Pardaillan, mettait l’épée à la main, il confiait littéralement son existence à la solidité de sa lame. L’adresse et la force se trouvaient annihilées si le fer venait à se briser. Les règles du combat étant loin d’être aussi sévères que celles d’à présent, un homme désarmé était un homme mort, car son adversaire pouvait le frapper sans pitié, sans qu’il y eût forfaiture. On conçoit dès lors l’importance capitale qu’il y avait à ne se servir que d’armes éprouvées et le soin avec lequel ces armes étaient vérifiées et entretenues par leur propriétaire.
Pardaillan, exposé plus que quiconque, apportait un soin méticuleux à l’entretien des siennes. De retour à l’auberge il avait mis de côté l’épée conquise, réservant à plus tard d’éprouver l’arme. Il avait incontinent choisi dans sa collection une autre rapière pour remplacer celle perdue.
Or Pardaillan venait de s’apercevoir là, dans la rue, que la rapière qu’il avait au côté était précisément celle qu’il avait ramassée la veille et mise de côté.
– C’est étrange, murmurait-il à part lui. Je suis pourtant sûr de l’avoir prise à son clou. Comment ai-je pu être distrait à ce point?
Sans se soucier des passants, assez rares du reste, il tira l’épée du fourreau, fit ployer la lame, la tourna, la retourna en tout sens, et finalement la prit par la garde et la fit siffler dans l’air.
– Ah! par exemple! fit-il, de plus en plus ébahi, je jurerais que ce n’est pas là l’épée que j’ai ramassée chez Mme Fausta. Celle-ci me paraît plus légère.
Il réfléchit un moment, cherchant à se souvenir:
– Non, je ne vois pas. Personne n’a pénétré dans ma chambre. Et pourtant… c’est inimaginable!…
Un moment il eut l’idée de retourner à l’auberge changer son arme. Une sorte de fausse honte le retint. Il se livra à un nouvel examen de la rapière. Elle lui parut parfaite. Solide, flexible, résistante, bien en main quant à la garde, très longue, comme il les préférait, il ne découvrit aucun défaut, aucune tare, ne vit rien de suspect.
Il la remit au fourreau et reprit sa route en haussant les épaules et en bougonnant:
– Ma parole, avec toutes leurs histoires d’inquisition, de traîtres, d’espions et d’assassins, ils finiront par faire de moi un maître poltron. La rapière est bonne, gardons-la, mordieu! et ne perdons pas notre temps à l’aller changer, alors qu’il se passe des choses vraiment curieuses autour de moi.
En effet, il se passait autour de lui des choses qui eussent pu paraître naturelles à un étranger, mais qui ne pouvaient manquer d’éveiller l’attention d’un observateur comme Pardaillan, qui connaissait bien la ville maintenant.
À l’heure qu’il était, la plus grande partie de la population s’écrasait sur la place San-Francisco, quelques quarts d’heure à peine séparant l’instant où la course commencerait. Les rues étaient à peu près désertes, et ce qui ne manqua pas de frapper le chevalier, toutes les boutiques étaient fermées. Les portes et les fenêtres étaient cadenassées et verrouillées. On eût dit d’une ville abandonnée. Si vaste que fût la place San-Francisco, on ne pouvait raisonnablement supposer qu’elle contenait toute la population. Et la ville était autrement populeuse et importante que de nos jours.