LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE
- Автор: Франс Анатоль
- Год: 1893
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «LA RÔTISSERIE DE LA REINE PÉDAUQUE». Краткое содержание книги:
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Title: La rôtisserie de la Reine Pédauque
Author: Anatole France
Release Date: March 21, 2004 [eBook #11645] [Date last updated: October 3, 2005]
Language: French
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—Il est trois sortes de gens, mon fils, à qui le philosophe doit cacher ses secrets. Ce sont les princes, parce qu'il serait imprudent d'ajouter à leur puissance; les ambitieux, dont il ne faut pas armer le génie impitoyable, et les débauchés, qui trouveraient dans la science cachée le moyen d'assouvir leurs mauvaises passions. Mais je puis m'ouvrir à vous, qui n'êtes ni débauché, car je compte pour rien l'erreur où tantôt vous alliez tomber dans les bras de cette fille, ni ambitieux, ayant vécu jusqu'ici content de tourner la broche paternelle. Je peux donc vous découvrir sans crainte les lois cachées de l'univers.
"Il ne faut pas croire que la vie soit bornée aux conditions étroites dans lesquelles elle se manifeste aux yeux du vulgaire. Quand ils enseignent que la création eut l'homme pour objet et pour fin, vos théologiens et vos philosophes raisonnent comme des cloportes de Versailles ou des Tuileries qui croiraient que l'humidité des caves est faite pour eux et que le reste du château n'est point habitable. Le système du monde, que le chanoine Copernic enseignait au siècle dernier, d'après Aristarque de Samos et les philosophes pythagoriciens, vous est sans doute connu, puisqu'on en a fait même des abrégés pour les petits grimauds d'école et des dialogues à l'usage des caillettes de la ville. Vous avez vu chez moi une machine qui le démontre parfaitement, au moyen d'un mouvement d'horloge.
"Levez les yeux, mon fils, et voyez sur votre tête le Chariot de David qui, traîné par Mizar et ses deux compagnes illustres, tourne autour du pôle; Arcturus, Véga de la Lyre, l'Épi de la Vierge, la Couronne d'Ariane, et sa perle charmante. Ce sont des soleils. Un seul coup d'oeil sur le monde vous fait paraître que la création tout entière est une oeuvre de feu et que la vie doit, sous ses plus belles formes, se nourrir de flammes!
"Et qu'est-ce que les planètes? Des gouttes de boue, un peu de fange et de moisissure. Contemplez le choeur auguste des étoiles, l'assemblée des soleils. Ils égalent ou surpassent le nôtre en grandeur et en puissance et, lorsque, par quelque claire nuit d'hiver, je vous aurai montré Sirius dans ma lunette, vos yeux et votre âme en seront éblouis.
"Croyez-vous, de bonne foi, que Sirius, Altaïr, Régulus, Aldébaran, tous ces soleils enfin, soient seulement des luminaires? Croyez-vous que ce vieux Phébus, qui verse incessamment dans les espaces où nous nageons ses flots démesurés de chaleur et de lumière, n'ait d'autre fonction que d'éclairer la terre et quelques autres planètes imperceptibles et dégoûtantes? Quelle chandelle! Un million de fois plus grosse que le logis!
"J'ai dû vous présenter d'abord cette idée que l'Univers est composé de soleils et que les planètes qui peuvent s'y trouver sont moins que rien. Mais je prévois que vous voulez me faire une objection, et j'y vais répondre. Les soleils, m'allez-vous dire, s'éteignent dans la suite des siècles, et deviennent aussi de la boue.
—Non pas! vous répondrai-je; car ils s'entretiennent par les comètes qu'ils attirent et qui y tombent. C'est l'habitacle de la vie véritable. Les planètes et cette terre, où nous vivons ne sont que des séjours de larves. Telles sont les vérités dont il fallait d'abord vous pénétrer.
"Maintenant que vous entendez, mon fils, que le feu est l'élément par excellence, vous concevrez mieux ce que je vais vous enseigner, qui est plus considérable que tout ce que vous avez appris jusqu'ici et même que ce que connurent jamais Érasme, Turnèbe et Scaliger. Je ne parle pas des théologiens comme Quesnel ou Bossuet, qui, entre nous, sont la lie de l'esprit humain et qui n'ont guère plus d'entendement qu'un capitaine aux gardes. Ne nous attardons point à mépriser ces cervelles comparables, pour le volume et la façon, à des oeufs de roitelet, et venons-en tout de suite à l'objet de mon discours. Tandis que les créatures formées de la terre ne dépassent point un degré de perfection qui, pour la beauté des formes, fut atteint par Antinoüs et par madame de Parabère, et auquel parvinrent seuls, pour la faculté de connaître, Démocrite et moi, les êtres formés du feu jouissent d'une sagesse et d'une intelligence dont il nous est impossible de concevoir l'étendue.
"Telle est, mon fils, la nature des enfants glorieux des soleils: ils possèdent les lois de l'univers comme nous possédons les règles du jeu d'échecs, et le cours des astres dans le ciel ne les embarrasse pas plus que ne nous trouble la marche sur le damier du roi, de la tour et du fou. Ces Génies créent des mondes dans les parties de l'espace où il ne s'en trouve point encore et les organisent à leur gré. Cela les distrait, un moment, de leur grande affaire qui est de s'unir entre eux par d'ineffables amours. Je tournais hier ma lunette sur le signe de la Vierge et j'y aperçus un tourbillon lointain de lumière. Nul doute, mon fils, que ce ne soit l'ouvrage encore informe de quelqu'un de ces êtres de feu.
"L'univers à vrai dire n'a pas d'autre origine. Loin d'être l'effet d'une volonté unique, il est le résultat des caprices sublimes d'un grand nombre de Génies qui se sont récréés en y travaillant chacun en son temps et chacun de son côté. C'est ce qui en explique la diversité, la magnificence et l'imperfection. Car la force et la clairvoyance de ces Génies, encore qu'immenses, ont des limites. Je vous tromperais si je vous disais qu'un homme, fût-il philosophe et mage, peut entrer avec eux en commerce familier. Aucun d'eux ne s'est manifesté à moi, et tout ce que je vous en dis ne m'est connu que par induction et ouï dire. Aussi quoique leur existence soit certaine, je m'avancerais trop en vous décrivant leurs moeurs et leur caractère. Il faut savoir ignorer, mon fils, et je me pique de n'avancer que des faits parfaitement observés. Laissons donc ces Génies ou plutôt ces Démiurges à leur gloire lointaine et venons-en à des êtres illustres qui nous touchent de plus près. C'est ici, mon fils, qu'il vous faut tendre l'oreille.
"En vous parlant, tout à l'heure, des planètes, si j'ai cédé à un sentiment de mépris, c'est que je considérais seulement la surface solide et l'écorce de ces petites boules ou toupies, et les animaux qui y rampent tristement. J'eusse parlé d'un autre ton, si mon esprit avait alors embrassé, avec les planètes, l'air et les vapeurs qui les enveloppent. Car l'air est un élément qui ne le cède en noblesse qu'au feu, d'où il suit que la dignité et illustration des planètes est dans l'air dont elles sont baignées. Ces nuées, ces molles vapeurs, ces souffles, ces clartés, ces ondes bleues, ces îles mouvantes de pourpre et d'or qui passent sur nos têtes, sont le séjour de peuples adorables. On les nomme les Sylphes et les Salamandres. Ce sont des créatures infiniment aimables et belles. Il nous est possible et convenable de former avec elles des unions dont les délices ne se peuvent concevoir. Les Salamandres sont telles qu'auprès d'elles la plus jolie personne de la cour ou de la ville n'est qu'une répugnante guenon. Elles se donnent volontiers aux philosophes. Vous avez sans doute ouï parler de cette merveille dont M. Descartes était accompagné dans ses voyages. Les uns disaient que c'était une fille naturelle, qu'il menait partout avec lui; les autres pensaient que c'était un automate qu'il avait fabriqué avec un art inimitable. En réalité c'était une Salamandre que cet habile homme avait prise pour sa bonne amie. Il ne s'en séparait jamais. Pendant une traversée qu'il fit dans les mers de Hollande, il la prit à bord, renfermée dans une boîte faite d'un bois précieux et garnie de satin à l'intérieur. La forme de cette boîte et les précautions avec lesquelles M. Descartes la gardait attirèrent l'attention du capitaine qui, pendant le sommeil du philosophe, souleva le couvercle et découvrit la Salamandre. Cet homme ignorant et grossier s'imagina qu'une si merveilleuse créature était l'oeuvre du diable. D'épouvanté, il la jeta à la mer. Mais vous pensez bien que cette belle personne ne s'y noya pas, et qu'il lui fut aisé de rejoindre son bon ami M. Descartes. Elle lui demeura fidèle tant qu'il vécut et quitta cette terre à sa mort pour n'y plus revenir.