Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Oui, on aimerait, comme James Salter ou Charles Simmons, devenir un beau vieux, au lieu d’un vieux beau. Simplement s’asseoir en costume froissé, et fermer les yeux pour se récapituler, glanant çà et là les moments de joie qui ont justifié notre présence sur terre. Oh, ce n’était pas grand-chose, « une maîtresse italienne tout ce qu’il y a de bien, qui prenait l’avion n’importe où pour me rejoindre », trois fois rien, les yeux émeraude de Lara Micheli, un soir d’automne, au Café du Soleil, à Genève… Quelqu’un a dit que la culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié : c’est faux. Mais c’est la meilleure définition possible du bonheur. Le bonheur, ce sont toutes ces petites choses auxquelles on pense quand on ne pense pas.
Pour raconter sa vie, James Salter a écrit un livre de 439 pages et vous voudriez qu’on vous résume son existence en dix lignes ? Non mais vous me prenez pour Wikipédia ou quoi ? ! Certes, on pourrait vous dire que James Salter est né en 1925 à New York, qu’il fut pilote de chasse avant de plaquer l’armée pour écrire des scénarios et quelques beaux romans, dont Un sport et un passe-temps (son histoire d’amour avec une Française) et Un bonheur parfait (son Tendre est la nuit). Mais pour le reste, lisez son livre, vous ne le regretterez pas, et ainsi Salter ne mourra jamais.
Numéro 71 : « Journal parisien » de Ned Rorem (1951–1955)
Sur la couverture trône une photo de Ned Rorem par Henri Cartier-Bresson : on dirait Le Clézio. Mais dès qu’on entrouvre son Journal parisien, on ne trouve ni désert, ni Nouveau-Mexique, ni petites filles pauvres émigrées, ni chercheurs d’or indiens. La ressemblance physique n’entraîne pas de similitude littéraire, sinon je serais aussi drôle que Pierre Palmade. Ned Rorem tient son journal d’Américain à Paris mais il le fait sans exotisme ni condescendance, contrairement à Hemingway. C’est un Miller gay, ou plutôt un Truman Capote qui serait resté à Paris plus longtemps, ou une Shirley Gold-farb du sexe masculin. Ce livre d’une magnifique tapette absorbe et restitue les années 50 comme personne. Ivrogne invétéré, lèche-cul professionnel, obsédé séducteur, mégalomane soumis, faux timide et vrai arriviste, narcissique érudit : Rorem a toutes les qualités du parfait diariste. Marie-Laure de Noailles en était folle. Julien Green lui offrit une bible chez Galignani. Il rencontra Picasso, Dali, Jean Cocteau et Jean Marais, Paul Éluard, Boris Kochno, Christian Dior, Alice B. Toklas, Man Ray, Balthus et Cecil Beaton. Cela se passait il y a cinquante ans. Ce qui a changé ? Aujourd’hui, il rencontrerait au mieux Pierre Bergé, Karl Lagerfeld et François-Marie Banier, au pire Laurent Ruquier, Amanda Lear et Orlando. C’est juste que l’époque est différente.
Lire ces carnets intimes présente de nombreux avantages : on peut les reposer pour lire autre chose et les reprendre quand l’autre chose vous ennuie. On peut sauter les passages de name-dropping mélomane sans perdre le fil des ragots distrayants. On a réellement le sentiment d’être en 1951, bien plus que si on lisait un roman se déroulant en 1951. Si un héros de roman rencontrait Picasso, Green, Cocteau, etc., il ne serait pas crédible ! Chez Ned Rorem non plus, ce n’est pas vraisemblable, seulement c’est vrai. On recopiera avec bonheur une belle moisson d’aphorismes : « On ne peut continuer à bien créer sans être complimenté » ; « Puisqu’il nous faut vivre en cage, je préfère la construire moi-même » ; « L’Amour est Résignation, c’est-à-dire un incident qu’on ne sait différer » ; « Reconnaître que l’on est idiot n’empêche pas d’être idiot » ; « En France, les disputes renforcent une histoire d’amour, en Amérique elles l’achèvent » ; « Nos dons ne sont pas des dons puisqu’on les paie très cher » ; « Tous les artistes ne sont-ils pas le croisement d’un enfant et d’une vicomtesse ? » Cela dit, la meilleure phrase du livre n’est pas de Ned Rorem mais du poète John Ashbery : « Quand on a été heureux à Paris, on ne peut plus l’être ailleurs — même pas à Paris. » Les plus belles phrases sont celles qu’on ne comprend pas tout à fait mais qu’on ressent profondément : elles s’adressent à notre âme davantage qu’à notre cerveau.
Né le 23 octobre 1923, Ned Rorem est un compositeur américain. Il a vécu en France de 1949 à 1955. Il me fait penser à Zouzou la twisteuse : quelqu’un dont on ne soupçonnait pas l’existence et dont on s’aperçoit tout d’un coup qu’il a connu tous les gens talentueux de son époque. The Paris Diary est paru aux États-Unis en 1966 mais n’a jamais été traduit chez nous avant 2003. À ce jour, Rorem a publié seize livres : principalement des journaux intimes (dont le plus chic semble être The Nantucket Diary, 1987) ; imaginez la conversation la plus snob du millénaire : « Qu’est-ce que tu lis en ce moment ? — Oh ! rien de spécial, juste le Journal de Nantucket, de Ned Rorem — D’accord, je vais me suicider TOUT DE SUITE parce que je ne pourrais JAMAIS dire un truc plus puant de ma vie », mais aussi des recueils d’articles et une correspondance avec Paul Bowles. Ned Rorem vit toujours, contrairement à la plupart des gens dont il parle. Cela doit lui faire un drôle d’effet de voir son Journal parisien traduit à Paris après toutes ces années, alors que tous ses amis sont morts. Mais peut-être ne le sont-ils pas ?
Numéro 70 : « Les Bonbons chinois » de Mian Mian (2000)
J’étais fatigué, j’avais froid, j’écoutais la musique hypnotique de Sigur Ros, le groupe islandais qui a démodé Björk. Lire encore un livre ? Pour quoi faire ? Qu’est-ce que cela change puisque tout sera bientôt détruit ? À quoi rime-t-il de continuer à faire travailler ses neurones quand Lara Stone vient de se marier et d’annoncer en même temps qu’elle cessait de boire de l’alcool ? Il n’y a plus de valeurs. Tout fout le camp, nous inclus. Personne ne sera récompensé. Bref, je n’étais pas super dans mon assiette quand j’ai ouvert Les Bonbons chinois.
Pardonnez cette blague prévisible, mais c’est Mian Mian qui m’a redonné l’appétit. Dans un style translucide et fragile comme un papillon implorant la pitié de Vladimir Nabokov à Montreux en 1965, elle débute son livre par ces quelques mots : « Ce livre est fait des larmes que je n’ai pas pu pleurer, des peurs cachées dans mon sourire. Ce livre existe parce qu’un matin je me suis dit qu’il fallait que je ravale toutes mes terreurs et tous mes déchets pour en faire du sucre à l’intérieur de moi, parce que je savais que c’était comme ça que vous pourriez m’aimer. » La tendresse de Salinger + la sensibilité de Gao Xingjian + le physique de Gong Li + la modernité de Virginie Despentes, est-ce Dieu possible ? Si pareils assemblages existent, c’est qu’il reste des raisons d’espérer en ce bas monde.
Mian Mian est une Chinoise de 40 ans qui a fait scandale dans son pays avec ce premier roman, Tang, traduit aux éditions de l’Olivier sous le titre Les Bonbons chinois. Au début du livre, la narratrice n’a pas encore 18 ans. Ensuite, elle vieillit vite : sa meilleure amie s’ouvre les veines, alors elle se goinfre de chocolats, devient chanteuse dans des bars à entraîneuses, poignarde un mec, va en prison, sort de prison, perd sa virginité (et découvre sa frigidité) avec un guitariste de rock prénommé Saining, écoute Riders on the Storm des Doors en fumant de l’herbe, Saining la trompe, elle s’ouvre les veines à son tour (décidément, c’est une manie) et lui casse une bouteille de champagne sur la tête avant de plonger avec lui dans la drogue dure. Ensemble, le petit couple sort tous les soirs dans des nuits de Chine qui ne sont pas très câlines, mais plutôt tarifées.