Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Dave Eggers est un disciple de J. D. Salinger. Son héros orphelin entrera dans la légende au même titre que Holden Caulfield, l’égaré de L’Attrape-Cœurs. Dave Eggers est le nouveau Jack Kerouac. Son écriture torrentielle chamboulera votre existence autant que Sur la route. Mais Dave Eggers est surtout… Dave Eggers, son principal sujet. Un enfant perdu, qui déverse toute la tendresse du monde sur son petit frère âgé de 8 ans, Toph, qu’il élève seul à San Francisco : « On avait hérité l’un de l’autre et aussi, pensions-nous, de la responsabilité de tout réinventer, de rejeter et de recréer, et de rouler vite en chantant à tue-tête et en tapant sur les vitres. » Quelqu’un qui perd successivement son père et sa mère en l’espace de trente-deux jours se retrouve libre malgré lui « dans un monde sans sol ni plafond ». Mais cette liberté est un curieux fardeau pour un garçon de 21 ans.
« Si l’on pouvait perdre ses deux parents en un mois, alors tout pouvait se produire, n’importe quand — chaque balle porte votre nom, chaque voiture est là pour vous écraser, chaque balcon est susceptible de céder : l’accumulation de désastres paraissait logique. » Tous les grands livres racontent la même chose : comment leur auteur est devenu un écrivain. Tous les grands livres racontent pourquoi ils sont des grands livres : pour combler le vide, sans y parvenir. J’ai l’impression qu’au XXe siècle tous les grands livres parlent aussi de l’impossibilité de vivre sans famille, c’est-à-dire sans structure. Au XXe siècle la condition humaine s’est crue libérée d’un carcan : elle a hérité d’une angoisse. À mesure que j’avance dans le maquis de mes livres préférés, je comprends qu’ils disent presque tous la même chose : sauve-toi !
Dave Eggers, où que tu sois, sache que je t’embauche comme meilleur ami. Tu as suivi les conseils de Sean Connery dansFinding Forrester (À la rencontre de Forrester) : il faut écrire le premier jet avec son cœur et le deuxième avec sa tête. Une œuvre déchirante d’un génie renversant (Balland) restera sans doute comme l’une des plus fracassantes entrées en littérature de ce début de siècle. Best-seller aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ce premier roman fut également traduit en France, Allemagne, Hollande, Suède, Espagne, Italie… Il a été numéro 2 sur la liste des dix meilleurs livres de l’an 2000 sélectionnés par la New York Times Book Review. En 1991, Dave Eggers a perdu son père et sa mère, morts d’un cancer en même temps. Il a désormais 41 ans et vit à San Francisco, où il dirige une maison d’édition (McSweeney’s) et la revue littéraire The Believer. Il est toujours orphelin mais aimé de millions de lecteurs. Donc, peut-être, un peu moins seul. Il a publié ensuite trois romans : Suive qui peut (2002), Pourquoi nous avons faim (2004) et Le grand Quoi (2006). Il est aussi le fondateur de 826 Valencia, un atelier d’écriture pour enfants de 6 à 18 ans en difficulté, et co-scénariste du film Away we go de Sam Mendes (2009). Encore une traversée de l’Amérique. Comment vivre dans un pays que les gens préfèrent traverser ?
Numéro 66 : « Journal » de Kurt Cobain (2002)
« Don’t read this diary when I’m gone. » À cause de cette phrase trouvée dans les carnets de Kurt Cobain, certains intégristes nirvanesques reprochent à sa veuve, Courtney Love, d’avoir désobéi à son mari en faisant éditer ce journal intime pour toucher plein de pognon. D’une part, signalons tout de même que le pactole en question ira principalement à Frances, la fille de l’artiste. D’autre part, insistons sur l’aspect vain et inculte de la polémique : avec ce genre d’argument, nous n’aurions pas lu Le Procès de Kafka. La publication de celui de Kurt Cobain n’était pas seulement possible mais indispensable.
Ce texte (ou plutôt ce bric-à-brac de fragments) nous introduit dans le cerveau d’un suicidé. Il est difficile de le juger sans penser à ce qu’il est advenu à son auteur : qu’on le veuille ou non, le coup de fusil dans la bouche du 5 avril 1994 en sanctifie chaque ligne. Une phrase comme « I hate myself and I want to die » ne prend pas la même dimension quand c’est Cioran qui l’écrit, puisqu’il est mort dans son lit. Kurt Cobain, junkie dépressif, a bien été retrouvé le crâne fracassé à l’âge de 27 ans. Lire ses carnets constitue donc une expérience rare : on peut explorer à sa guise les recoins de la tête (bientôt explosée) d’un grand auteur-compositeur musical, mais surtout les backstages de son désespoir, le making-of de son suicide. Le Journal de Kurt Cobain, comme les Fragments de Marilyn Monroe, c’est Death Academy.
Dès la page 29, première tentative : Kurt s’allonge sur une voie ferrée avec deux gros blocs de ciment sur la poitrine. Le train arrive et roule sur la voie d’à côté. Toute sa vie de punk déchiqueté ne fut ensuite que du rabe. La bonne idée de l’éditeur a été de respecter l’aspect désordonné des cahiers originaux : on passe d’un dessin « gore » à une lettre dactylographiée, on navigue entre les paroles raturées de chansons, les brouillons de communiqués de presse, les listes de disques et les idées de clip. Il n’y a pas de notes de blanchisserie, mais presque. On apprend des choses toutefois : l’attirance de Kurt pour le blasphème trahit une fascination pour le sacrifice christique ; l’héroïne était son seul moyen d’échapper aux douleurs stomacales dues à un ulcère mal soigné ; il craignait d’être disqualifié par le succès ; il était obsédé par les journalistes de rock. On peut dire que Kurt Cobain a été détruit par l’idée qu’il se faisait de lui-même.
On découvre aussi un arriviste forcené, un homme très intelligent, lucide et calculateur, prêt à n’importe quoi pour séduire les filles et les patrons de maisons de disques : « On veut faire du fric et lécher le cul des gros bonnets dans l’espoir de pouvoir nous défoncer et baiser des bimbos torrides et sculpturales. » Les fans du groupe le plus grunge de tous les temps risquent d’être déçus d’apprendre que ce qu’ils prenaient pour du nihilisme spontané n’était rien d’autre que du marketing autodestructeur. Cela ne change rien au résultat final : la mort. Rappelons tout de même que c’est le résultat final pour tout le monde, vous inclus, et que l’art n’y change rien.
En conclusion, le secret pour avoir une voix écorchée, des cordes vocales d’une beauté aussi rare que celle de Cobain, c’est évidemment d’être éraillé de l’intérieur. Il chantait avec son âme enrouée.
Kurt Cobain est né le 20 février l967 à Aberdeen (Washington). Dans son journal, il décrit brièvement son lieu de naissance : « La population d’Aberdeen est constituée de beaufs bigots mâchonneurs de tabac, flingueurs de cerfs, tueurs de pédés, un tas de bûcherons pas vraiment portés sur les gugusses new wave. » Il souffre donc très tôt d’habiter au nord-ouest des États-Unis, et pas seulement à cause du divorce de ses parents. Il fume de la marijuana dès l’âge de 10 ans, puis s’achète une guitare électrique et des livres de Charles Bukowski. En 1988, il fonde avec Chris Novoselic et Dale Crover (bientôt remplacé par Dave Grohl) le groupe Nirvana, dont le second album, intitulé Nevermind, se vend à 10 millions d’exemplaires (1991). L’année suivante, Kurt se marie à Hawaii avec Courtney Love, la chanteuse du groupe Hole. Le troisième album, In utero, sort en 1993 et se vend moins bien. Suivront un concert bobo pour MTV (Unplugged, fin 1993), un suicide raté à Rome le 4 mars 1994, puis une autre tentative, cette fois très réussie, à Seattle un mois plus tard. « Tu n’attendras pas de ta rock-star qu’elle te guide. »