Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Comme tous les enfants gâtés, Dawn Powell doute. Autour d’elle, tout le monde est riche et malheureux. Ce Manhattan a paraît-il existé. Il y avait sûrement des pauvres quelque part, mais on ne les voyait pas. Ne parlons même pas de l’Afghanistan. Et d’abord, c’est où, exactement, l’Afghanistan ? Il s’habille chez quel couturier, l’Afghanistan ? À l’époque, les Afghans étaient hors sujet, sauf les lévriers.
En France, personne ne sait qui c’est. Pourtant, comme son prénom l’indique, Dawn Powell (1896–1965) est à l’aube d’une grande carrière chez nous. Elle est la Sagan américaine : une petite provinciale devenue femme d’esprit, fêtarde et coqueluche de la jet-set. Mariée à un publicitaire alcoolique (pardon pour ce pléonasme), mère d’un enfant autiste, cette orpheline joyeuse écrivit seize romans, dix pièces de théâtre et une centaine de nouvelles pour se changer les idées. Tourne, roue magique est le premier roman de son cycle new-yorkais. Par crainte de l’ennui, elle écrit des histoires sans imagination, des chroniques bourgeoises hilarantes, des portraits aussi acides que sa copine Dorothy Parker. Dawn Powell a réussi son œuvre en racontant comment rater sa vie.
Numéro 73 : « Nada exist » de Simon Liberati (2007)
Depuis Casanova et Kierkegaard, on sait à quel point le destin du play-boy est humiliant. On a du succès quand on est jeune, beau et riche. Puis on a moins de succès, on grossit, on drague des cageots, et on finit seul comme un rat. Dès la première phrase du roman, Patrice Strogonoff soupire : « Je suis fatigué, j’ai envie de mourir. » On le comprend : à 49 ans et demi, ce photographe déchu et séropositif vit chez ses parents, dans une bâtisse banlieusarde, avec sa femme mourante et un Arabe junkie homosexuel. Le soir de Noël, il veut fuir à Paris dans son Aston Martin de 1973 pour honorer quelques maîtresses et s’acheter de la drogue. Malheureusement, sa bagnole tombe en panne…
Résumé ainsi, j’imagine que le lecteur s’attend à du trash branché, une sorte de huis clos dans une tribu burlesque et aigrie, une gentille galerie de portraits « fashion » saupoudrés de cocaïne mondaine. Les analphabètes critiqueront sûrement Nada exist en enfonçant ce clou injuste et réducteur. Ce serait passer à côté d’un roman crucial. Liberati, c’est Perec à l’hôtel Nikko, c’est Modiano qui aurait fumé du crack, c’est Proust qui aurait lu Glamorama. C’est surtout un peintre, celui de la décadence, de l’immobilisme et de la mollesse des snobs sans catholicisme. La trajectoire impitoyable et délicate de Patrice est un chant religieux qui entrelace (en les approfondissant) tous les thèmes du roman précédent de l’auteur (Anthologie des apparitions, 2004) : la fin de la jeunesse, la perte du luxe, la disparition de la grâce, le souvenir du bonheur et l’attente de la mort. Il est rédigé avec une densité et une précision nouvelles qui rendent ce texte plus original et plus ambitieux (l’influence du Nouveau Roman est évidente : le récit se déroule comme un plan-séquence qui dure cinq heures ; le name-dropping à la Jean-Jacques Schuhl y est hissé au rang d’art majeur). Liberati pose en riant la question qui fâche : ainsi donc ce n’était que cela, la vie ? Patrice Strogonoff est un pédophile qui ne couche qu’avec des vieilles, son cœur semble vide, il s’autopsie toute la sainte journée, son cerveau l’empêche de respirer. La beauté lui échappe ou le fuit, il n’est plus que l’ombre de lui-même, il a le sentiment de n’avoir rien vécu alors qu’il voit bien que son tour de piste est déjà terminé. Sa matinée non féerique ressemble à toutes les autres, comme autrefois les mannequins dénudés dans les vieux numéros de Vogue USA empilés dans ses chiottes. Avec toujours ce portable qui sonne dans le vide. Il n’y a pas de Dieu au numéro que vous avez demandé.
Nada exist (expression de Francis Bacon signifiant à la fois que rien n’existe ou que seul le néant est certain) est un joyau de drôlerie amère et de cruauté désespérée : « Si on regarde les choses de près, tout est horrible. » Pourtant, ce n’est pas un roman nihiliste, au contraire, mais une ode à l’année 2007. Quand on parle aussi comiquement de la mort, on rend hommage à la vie, cette sublime déception. La grande littérature est toujours celle qui se gausse de notre finitude.
En dehors d’être le barbu ivre que vous avez peut-être découvert chez Thierry Ardisson il y a quelques années, Simon Liberati est aussi un écrivain professionnel. Je veux dire qu’il a longtemps écrit pour les autres : il a été nègre et journaliste. Il fut même brièvement « rédactrice en chef » (c’est lui qui le dit) du magazine Cosmopolitan au XXe siècle. Son premier roman, Anthologie des apparitions (Flammarion, 2004), était un hommage aux jeunes adolescents qui tramaient à l’Élysées-Matignon dans les années 70 en talons hauts et minijupe avant de finir dans des poubelles tropéziennes. Nada exist, plus étrange, long et original, était le road book d’une génération sans voyages. Plus étincelant, le troisième, L’hyper Justine, a obtenu le prix de Flore en 2009. Simon Liberati est né en 1960 à Paris mais il est pourtant un des premiers romanciers importants du XXIe siècle. Il prépare actuellement un récit sur l’accident mortel de Jayne Mansfield que, malheureusement, J. G. Ballard ne lira pas.
Numéro 72 : « Une vie à brûler » de James Salter (1997)
On croit qu’on se fout de la vie des autres, et je vais vous faire une confidence : c’est vrai. À priori, la vie de James Salter, vieil Américain de 86 ans, ex-pilote d’avion dans l’armée américaine, n’a rien pour nous passionner et, par ailleurs, on commence à en avoir marre des écrivains qui tiennent à tout prix à nous raconter leur biographie : où ils sont nés et à quelle heure, ce que faisaient leurs parents et comment ils se prénommaient, et toutes ces conneries à la David Copperfield. Quand Balzac a dit qu’il voulait « concurrencer l’état civil », il ne voulait pas dire « rédiger sa fiche d’état civil ». Et puis tout le monde n’est pas Chateaubriand. Dieu merci, James Salter n’est pas Monsieur-tout-le-monde. Sa vie, il s’en fout autant que nous : il a les Mémoires qui flanchent. Tout ce qu’il veut, c’est se souvenir de quelques émotions fugaces, de conversations perdues, de filles échappées. Il visite son passé comme un musée trop grand, sans s’appesantir sur chaque tableau. Ici, tiens, une promenade avec mon père ruiné chantant Otche Chornia (Les Yeux noirs). Là, une guerre en Corée. Et regardez, là-bas, c’est Jack Kerouac sur un terrain de foot. Vous ai-je parlé de cette femme dont j’étais amoureux et qui n’en a jamais rien su ? Laquelle ? Il y en a tellement.
Une vie à brûler n’est pas une autobiographie, c’est une soirée diapos chez un ami américain : des images défilent sur un drap jauni, instantanés éphémères, esquisses, bribes. Une vie passe si vite. Et se lit aussi rapidement. Comme Sagan dans Avec mon meilleur souvenir, Salter surfe sur son existence, énumère les rencontres qui ont compté ; il écrit le livre que Fitzgerald n’a pas eu le temps d’écrire, étant mort trop tôt. Quand j’étais adolescent — je le suis toujours, mais passons —, je voulais mourir à 30 ans. Aujourd’hui, j’en ai 45, et j’aimerais vivre vieux comme Salter, pour pouvoir me repencher sur ma vie et la feuilleter avec mélancolie et tendresse, comme un album de famille, en faisant semblant de m’en moquer. Une vie à brûler est donc le livre qui vous ôte l’envie de mourir jeune : « … il n’y a pas la place pour tout. Il n’y a que les générations qui s’avancent comme la marée, les années remplies de bruit et d’écume, qui sont ensuite balayées et englouties par le reste. C’est ce dont on hérite, à vivre dans les villes ». (Bénissons au passage la divine traduction de Philippe Garnier.)