Le Dico des dictionnaires
- Автор: Pruvost Jean
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions JC Lattès
- ISBN: 978-2709635684
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
Je découvrais ainsi qu’évoquer mon Furetière était bien imprudent, dès lors qu’on ne précise pas son âge. Un peu comme « mon fils », « ma fille » n’ont de résonance que si l’on a une idée de leur âge. L’ivresse des mots, je l’avais eue assurément, mais sans préciser l’âge du flacon… Or le flacon 1690 ne contenait pas tout à fait les mêmes mots que le flacon 1702.
Et c’est le dabuh qui m’avait alerté.
C’est en effet au début de la lettre D que j’avais débusqué le dabuh, dans le Furetière, mais celui de 1702. Or le damné dabuh avait vicieusement attendu le XVIIIe siècle pour se faufiler dans les colonnes du Furetière, absent qu’il était dans la première édition, celle de 1690. Dans celle-ci, on passait de fait sans s’appesantir de Da, « interjection qui sert à augmenter l’affirmation ou la dénégation », à Dace, « imposition ou taxe qui se met sur le peuple ». On appréciera la formule qui « se met sur le peuple », en n’évitant sans doute pas le bas clergé.
Or, dans le Furetière 1702, entre da et dace, s’étaient installés, tout à leur aise, trois articles : d’abondant, d’abord, et le perfide dabuh.
On l’admet : les articles ajoutés d’abondant et d’abord ne pouvaient que rendre de bons services aux lecteurs qui ne pensent pas nécessairement à aller chercher le sens de ces locutions adverbiales à abondant et abord.
D’abondant, disparu depuis, signifie à l’époque « de plus ».
Avouons-le également, ces ajouts sont bienvenus pour le lecteur d’aujourd’hui qui veut comprendre les textes d’hier, puisque le sens de d’abord et l’incongru d’abondant ont considérablement changé. D’abondant, traduit également par « outre cela », n’est en fait cité en 1702 qu’en guise d’archaïsme, puisque Furetière, ou plus précisément Basnage de Beauval — en étant décédé en 1685, son Dictionnaire universel achevé mais pas encore publié, Furetière ne peut évidemment être celui qui ajoute ces mots dans une seconde édition —, signale que la formule « vieillit » et en vérité « n’est plus en usage », ou si peu qu’elle pourrait disparaître. Il est curieux de l’avoir ajouté à l’édition originale qui ne l’avait pas mentionné. On y perçoit le fait que d’abondant était néanmoins peut-être encore en usage çà et là, chez quelques personnes ancrées dans le passé. Quant à l’article d’abord, sa seule lecture en montre l’intérêt pour interpréter les textes du XVIIe siècle :
« D’ABORD adv. Aussitôt, en même temps ; dans le même instant. Dès qu’il la vit, il l’aima d’abord. » C’est-à-dire tout de suite. Et Basnage de Beauval de préciser que « Tout d’abord, se dit dans le même sens, mais l’expression est plus forte » en citant « L’Acad. ». Évoquer ainsi l’Académie, qui avait fait procès à Furetière, voilà qui eût été impossible en 1690, puisque la première édition du Dictionnaire de l’Académie ne date que de 1694.
Et le dabuh ?
Le voici. En toutes lettres dans le Furetière 1702 : « Dabuh. Sorte d’animal, qui naît en Afrique, qui est de la grandeur d’un loup, & presque de la même forme ; mais il a des pieds, & des mains comme un homme. » Diable !
Au lecteur de conjecturer. Cet animal fantastique, aux extrémités semblables aux nôtres, serait-il l’ancêtre du dahu ou du daru, l’animal imaginaire proposé aux personnes crédules pour une partie de chasse, d’où elles rentrent bien sûr toujours bredouilles ? Non. Ce « dahu »-là n’est apparu qu’au XIXe siècle, croisement de garou — attention au loup ! — et de darue, chasse aux oiseaux, de nuit. Le darou ou le dahu devint rapidement l’être imaginaire qu’on fait craindre aux innocents. Aucun lien de fait entre le dabuh et le dahu.
Examinons de plus près le dabuh du Furetière de 1702 : il n’a pas l’air très fréquentable malgré ses ressemblances morphologiques à l’espèce dotée de mains qui est nôtre ; ainsi, l’on nous précise qu’il a la fâcheuse habitude de « tirer les corps morts des sépulcres et de les manger ».
Voilà qui est sinistre, mais ce nouveau Dracula n’est cependant pas insensible à la musique : « Il est si charmé du son des trompettes et des timbales que c’est en jouant de ces instruments que les chasseurs le prennent. »
Il faut, en vérité, attendre le XIXe siècle, avec le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, pour débusquer l’étrange animal et apprendre qu’il n’est autre que l’hyène rayée, dabuh étant en effet un des noms qu’en Afrique du Nord on donne audit animal. À ce titre, l’hyène dont il est parlé dans le Ve Testament n’est pas pour autant blanchie. Ainsi, Brunetto Latini, érudit italien du XIIIe siècle dans le Livre du Trésor (1265), joyau de la langue d’oïl, évoque en ces termes l’inquiétant mammifère :
« Hiène est une beste qui une foiz est masle et autre [fois] femelle, et habite en les cimetières […] et mange les corps des morts. »
Que ce carnassier africain soit le fossoyeur des bêtes blessées, soit ! mais de là à confondre ses griffes fouisseuses avec nos pieds et nos mains, le pas reste tout de même grand à franchir ! Cependant, cela s’explique peut-être simplement, si l’on précise que le dabuh était également le nom donné par quelques tribus berbères aux babouins. Qu’il y ait confusion entre les deux dénominations au XVIIe siècle est plus que probable.
C’est le charme discret ou tapageur des dictionnaires : on passe de l’un à l’autre, on essaie de déterrer les compilations, les confusions, les confessions, les compromissions.
Alors n’assimilons plus le dabuh au dahu ou daru, et continuons en toute naïveté et toute innocence de faire la chasse à ces deux derniers. Et si l’on vous invite à chasser le dahu, racontez l’histoire du dabuh. Mais précisez bien vos sources, le Furetière de 1702.
Dictionnaire ?
« Chaise est dans le dictionnaire, comme si on savait pas ce que c’est ! »