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Le Dico des dictionnaires

Электронная книга - «Le Dico des dictionnaires». Краткое содержание книги:

C’est en dirigeant un laboratoire du CNRS consacré aux mots et aux dictionnaires que Jean Pruvost a contracté une dicopathie incurable. Chaque foyer possède au moins un exemplaire de ce condensé d’érudition, inlassablement mis à jour par l’usage et codifié par l’Académie. Ivre des mots, ce dicolâtre vit, lui, entouré de 10 000 dictionnaires.
Créateur d’une Journée annuelle des dictionnaires qui réunit depuis vingt ans des linguistes du monde entier, il se livre à un passionnant effeuillage de l’objet de toutes ses convoitises dont il goûte jusqu’à l’odeur… On découvre l’histoire passionnante de ce best-seller méconnu et mille anecdotes. Comment, au XIXe siècle, la « fesse » a-t-elle été jugée si indigne qu’elle a disparu de certaines éditions ? Pourquoi trouvait-on la définition d’« un » automobile ou d’« une » cyclone avant que Littré ne change d’avis pour ce dernier mot ? Le « sexe féminin », « sexe imbécile » selon Furetière, n’y était guère mieux traité que l’« étudiante », cette « jeune fille de condition modeste et de mœurs légères ». Et que dire de ce collégien qui a rageusement biffé la mention des 30 000 mots annoncée sur la page de garde de son dictionnaire pour les remplacer par 28 943, selon son décompte ?
De Furetière et Vaugelas au Robert en passant par le Littré, la saga des Larousse ou le Dictionnaire de l’Académie, Jean Pruvost nous fait partager son addiction pour les mots de la langue française, leur histoire et leurs secrets.
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« Académie… Aspect du corps nu. Elle a une superbe académie. » Ce sont les toutes dernières lignes de l’article consacré au mot « académie » dans le Petit Robert. Chercher l’Accademia della Crusca dans les années 1995 sur Internet, c’était tomber sur des académies particulières. J’avais failli demander un dossier à quelques étudiants sur la Crusca, en partant d’Internet, à titre expérimental… Bonne intuition : j’avais au dernier moment décidé de le faire moi-même. On n’est jamais si bien servi que…

C’était au siècle dernier. Sans aucun doute la toile a été moralisée, aujourd’hui le moteur de recherche nous embarque immédiatement à Florence, en terre linguistique, loin des belles inconnues. On l’avoue, on a retenté l’opération pour le vérifier : plus de site provoquant.

On allait oublier le plus important, le commentaire premier recherché et les quelques dates essentielles : l’Accademia della Crusca a été créée à Florence en 1583, pour maintenir la pureté de la langue italienne. En fait, il s’agissait de la langue toscane, telle que Dante l’utilisait, mais aussi par la suite Pétrarque et Boccace qui incarnèrent le modèle de la belle langue. C’est un vers de Pétrarque, « il più bel fior ne coglie », « il en cueille la plus belle fleur », qui fut choisi comme devise, et l’allégorie de la plus fine fleur de la langue, obtenue en retirant l’enveloppe du blé, le son, la crusca en italien. Ce qui explique que l’emblème de la Crusca fut le blutoir, l’instrument permettant de tamiser la farine en la séparant justement du son.

En 1799, dans ses Lettres sur l’Italie, notamment la lettre 2 du tome II, Charles de Brosses, plus couramment appelé le président de Brosses en raison de sa charge de haut magistrat en Bourgogne, n’est pas tendre avec l’esprit de tradition qui régnait à l’Accademia della Crusca Magistrat, mais aussi linguiste avant l’heure, c’est au cours de son périple en Italie, en 1739, en compagnie de Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye, auteur du Dictionnaire historique de l’ancien langage françois (1749) qu’il visita l’Accademia della Crusca.

Le témoignage du président de Brosses ne manque pas de sel : « Il faut voir aussi une autre espèce de ménagerie, c’est la salle de l’Accademia della Crusca, où le siège de toutes les chaises sur lesquelles on se met est une hotte et le dos une pelle à four ; le directeur est élevé sur un trône de meules ; la table est un pétrissoir ; les garde-robes sont des sacs ; on tire les papiers d’une trémie ; celui qui les lit à la moitié du corps passé dans un blutoir et cent autres coïonneries relatives au nom de la Crusca, qui signifie son de farine ; car le but de son institution est de bluter et ressasser la langue italienne, pour en tirer ce qu’il y a de plus fine fleur du langage, rejetant ce qu’il y a de moins pur. »

Ce premier dictionnaire de la langue italienne constituerait un modèle pour les autres nationalités européennes, française, espagnole, allemande et même anglaise, désirant ardemment s’équiper d’un dictionnaire de même nature qui valait acte de naissance officielle d’une langue nationale. Il faut le reconnaître, au-delà des propos ironiques du président de Brosses, la farine de la Crusca, toute pure qu’elle soit, ne ferait pas beaucoup de gâteaux.

Cyclone

Il y a des moments où, dans la traque quotidienne des mots au cœur de sa bibliothèque, pour une chronique sollicitée, on ressent l’émotion du chasseur de photographies qui, au détour d’une forêt arpentée depuis des jours et des jours, se trouve nez à nez avec le aye-aye, la grenouille poilue ou encore le crabe yéti…

Belle exaltation que celle ressentie en découvrant en effet un phénomène non répertorié, par exemple, par le Trésor de la langue française du CNRS ou par les étymologistes de tout poil ! C’est alors Nimbus découvrant une autre planète, un cyclone dans la tête du dicopathe. Et justement à propos de cyclone…

Un fléau venait de sévir au sud des États-Unis, il fallait mieux le définir, et retrouver d’où venait ce mot. Premier constat : l’absence du mot cyclone dans les tout premiers dictionnaires. Le réflexe est constant, il faut consulter un gros dictionnaire du XIXe siècle, en particulier le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle du prolixe Pierre Larousse, pour ne pas errer d’un petit dictionnaire à l’autre, et bénéficier tout de suite de pistes perceptibles dans la forêt d’informations qu’il apporte, en compilateur et boulimique dénicheur qu’il fut. Dès les premiers mots de la définition proposée, l’attention était éveillée :

« Cyclone : … féminin. Sorte d’ouragan qui marche en tournoyant avec une extrême rapidité, dans le sud de l’océan Indien », écrit Pierre Larousse en 1866 dans son monumental dictionnaire. À la lecture des premiers mots, on ne peut qu’immédiatement repérer la marque du genre : « féminin ». La cyclone donc !

En vérité, impossible de trouver une définition avant la seconde moitié du XIXe siècle, le mot venait en effet tout juste d’être emprunté à la langue anglaise, tout en le féminisant. On situe d’ailleurs précisément sa date de naissance, 1848, au moment où H. Piddington a besoin d’un terme pour désigner toutes perturbations atmosphériques dans lesquelles le vent suit un mouvement circulaire. Construite sur le grec kuklos, cercle, « la » cyclone entre ainsi sans tarder, en 1878, dans le Dictionnaire de l’Académie française, avec cependant cette remarque préfigurant son prochain changement de genre : « Quelques-uns le font masculin »

Fait rarissime, grâce à ce terme transsexuel, on assiste à une tempête dans le crâne d’un lexicographe, celui immense d’Émile Littré. Voici ce que le bon médecin et l’excellent étymologiste déclare effectivement, en remarque, dans le Dictionnaire de la langue française en cours de publication : « Au moment où s’imprimait le [volume] C [1863] de ce Dictionnaire, cyclone était généralement fait féminin, dans les livres scientifiques ; on était sans doute déterminé par la finale qui semble féminine ; je lui donnais donc ce genre. Depuis, l’usage a varié, les météorologistes l’ont fait masculin, j’ai suivi la variation et changé sur les clichés, en masculin, le féminin ; de là la discordance entre les différents tirages. » On ne peut se trouver plus en direct avec la vie de la langue !

Et là soudain, on est récompensé de ses chasses en brocantes et autres lieux qui vous font disposer de plusieurs Littré, tout simplement acquis parce qu’il vous a semblé qu’il y avait une différence de présentation matérielle, une reliure distincte, entre celui repéré sur l’étal d’un brocanteur et celui déjà installé sur vos étagères. Il n’est pas cher, à tout hasard on l’achète. C’est une folie, avec pour alibi l’idée qu’on pourra le prêter à un étudiant, ou le ranger dans la bibliothèque du laboratoire CNRS, parce que, en principe, Littré est censé n’avoir donné qu’une édition de son Dictionnaire de la langue française, restée inchangée pendant soixante-quinze ans, le temps de tomber dans le domaine public. Tout cela, au passage, parce que la fille de Littré, Sophie, refusait qu’on touche à l’œuvre de son père, ne serait-ce que pour la mettre à jour.

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