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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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L’affaire qui l’avait obligé de sortir n’était pas de grande conséquence; il la négligea, et quoiqu’il ne connût le prince de Perse que pour lui avoir vendu quelques pierreries, il ne laissa pas d’aller chez lui. Il s’adressa à un de ses gens, et le pria de vouloir bien dire à son maître qu’il souhaitait de l’entretenir d’une affaire très-importante. Le domestique revint bientôt trouver le joaillier et l’introduisit dans la chambre du prince, qui était à demi couché sur le sofa, la tête sur le coussin. Comme il se souvint de l’avoir vu, il se leva pour le recevoir, lui dit qu’il était le bienvenu, et après l’avoir prié de s’asseoir, il lui demanda s’il y avait quelque chose en quoi il pût lui rendre service, ou s’il venait lui annoncer quelque nouvelle qui le regardât lui-même. «Prince, lui répondit le joaillier, quoique je n’aie pas l’honneur d’être connu de vous particulièrement, le désir de vous marquer mon zèle m’a fait prendre la liberté de venir chez vous, pour vous faire part d’une nouvelle qui vous touche; j’espère que vous me pardonnerez ma hardiesse en faveur de ma bonne intention.»

Après ce début, le joaillier entra en matière et poursuivit ainsi: «Prince, j’aurai l’honneur de vous dire qu’il y a longtemps que la conformité d’humeur, et quelques affaires que nous avons eues ensemble, nous ont liés d’une étroite amitié, Ebn Thaher et moi. Je sais qu’il est connu de vous et qu’il s’est employé jusqu’à présent à vous obliger en tout ce qu’il a pu; j’ai appris cela de lui-même, car il n’a rien eu de caché pour moi, ni moi pour lui. Je viens de passer devant sa boutique, que j’ai été assez surpris de voir fermée. Je me suis adressé à un de ses voisins pour lui en demander la raison, et il m’a répondu qu’il y avait deux jours que Ebn Thaher avait pris congé de lui et des autres voisins, en leur offrant ses services pour Balsora, où il allait, disait-il, pour une affaire de grande importance. Je n’ai pas été satisfait de cette réponse, et l’intérêt que je prends à ce qui le regarde m’a déterminé à vous demander si vous ne savez rien de particulier touchant un départ si précipité.»

À ce discours, que le joaillier avait accommodé au sujet pour mieux parvenir à son dessein, le prince de Perse changea de couleur, et regarda le joaillier d’un air qui lui fit connaître combien il était affligé de cette nouvelle: «Ce que vous m’apprenez, lui dit-il, me surprend; il ne pouvait m’arriver un malheur plus mortifiant. Oui! s’écria-t-il les larmes aux yeux, c’est fait de moi si ce que vous me dites est véritable! Ebn Thaher, qui était toute ma consolation, en qui je mettais toute mon espérance, m’abandonne! Il ne faut plus que je songe à vivre, après un coup si cruel.»

Le joaillier n’eut pas besoin d’en entendre davantage pour être pleinement convaincu de la violente passion du prince de Perse, dont Ebn Thaher l’avait entretenu. La simple amitié ne parle pas un tel langage; il n’y a que l’amour qui soit capable de produire des sentiments si vifs.

Le prince demeura quelques moments enseveli dans les pensées les plus tristes. Il leva enfin la tête, et s’adressant à un de ses gens: «Allez, lui dit-il, jusque chez Ebn Thaher. Parlez à quelqu’un de ses domestiques, et sachez s’il est vrai qu’il soit parti pour Balsora. Courez, et revenez promptement me dire ce que vous aurez appris.» En attendant le retour du domestique, le joaillier tâcha d’entretenir le prince de choses indifférentes; mais le prince ne lui donna presque pas d’attention. Il était la proie d’une inquiétude mortelle. Tantôt il ne pouvait se persuader qu’Ebn Thaher fût parti, et tantôt il n’en doutait pas, quand il faisait réflexion au discours que ce confident lui avait tenu la dernière fois qu’il l’était venu voir, et à l’air brusque dont il l’avait quitté.

Enfin le domestique du prince arriva, et rapporta qu’il avait parlé à un des gens d’Ebn Thaher, qui l’avait assuré qu’il n’était plus à Bagdad, qu’il était parti depuis deux jours pour Balsora. «Comme je sortais de la maison d’Ebn Thaher, ajouta le domestique, une esclave bien mise est venue m’aborder, et après m’avoir demandé si je n’avais pas l’honneur de vous appartenir, elle m’a dit qu’elle avait à vous parler, et m’a prié en même temps de vouloir bien qu’elle vînt avec moi. Elle est dans l’antichambre, et je crois qu’elle a une lettre à vous rendre de la part de quelque personne de considération.» Le prince commanda aussitôt qu’on la fît entrer; il ne douta pas que ce ne fût l’esclave confidente de Schemselnihar, comme en effet c’était elle. Le joaillier la reconnut pour l’avoir vue quelquefois chez Ebn Thaher, qui lui avait appris qui elle était. Elle ne pouvait arriver plus à propos pour empêcher le prince de se désespérer. Elle le salua… Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, je m’aperçois qu’il est jour. Elle se tut, et, la nuit suivante, elle poursuivit de cette manière:

CLXXVI NUIT.

Le prince de Perse rendit le salut à la confidente de Schemselnihar. Le joaillier s’était levé dès qu’il l’avait vue paraître, et s’était tiré à l’écart pour leur laisser la liberté de se parler. La confidente, après s’être entretenue quelque temps avec le prince, prit congé de lui et sortit. Elle le laissa tout autre qu’il n’était auparavant. Ses yeux parurent plus brillants, et son visage plus gai; ce qui fit juger au joaillier que la bonne esclave venait de dire des choses favorables pour son amour.

Le joaillier ayant repris sa place auprès du prince, lui dit en souriant: «À ce que je vois, prince, vous avez des affaires importantes au palais du calife.» Le prince de Perse, fort étonné et alarmé de ce discours, répondit au joaillier: «Sur quoi jugez-vous que j’ai des affaires au palais du calife?

– J’en juge, repartit le joaillier, par l’esclave qui vient de sortir.

– Et à qui croyez-vous qu’appartienne cette esclave? répliqua le prince.

– À Schemselnihar, favorite du calife, répondit le joaillier. Je connais, poursuivit-il, cette esclave et même sa maîtresse, qui m’a quelquefois fait l’honneur de venir chez moi acheter des pierreries. Je sais de plus que Schemselnihar n’a rien de caché pour cette esclave, que je vois depuis quelques jours aller et venir par les rues, assez embarrassée, à ce qu’il me semble. Je m’imagine que c’est pour quelque affaire de conséquence qui regarde sa maîtresse.»

Ces paroles du joaillier troublèrent fort le prince de Perse. «Il ne me parlerait pas dans ces termes, dit-il en lui-même, s’il ne soupçonnait ou plutôt s’il ne savait pas mon secret.» Il demeura quelques moments dans le silence, ne sachant quel parti prendre. Enfin, il reprit la parole, et dit au joaillier: «Vous venez de me dire des choses qui me donnent lieu de croire que vous en savez encore plus que vous n’en dites. Il est important pour mon repos que j’en sois parfaitement éclairci; je vous conjure de ne me rien dissimuler.»

Alors le joaillier, qui ne demandait pas mieux, lui fit un détail exact de l’entretien qu’il avait eu avec Ebn Thaher. Ainsi, il lui fit connaître qu’il était instruit du commerce qu’il avait avec Schemselnihar, et il n’oublia pas de lui dire qu’Ebn Thaher, effrayé du danger où sa qualité de confident le jetait, lui avait fait part du dessein qu’il avait de se retirer à Balsora, et d’y demeurer jusqu’à ce que l’orage qu’il redoutait se fût dissipé: «C’est ce qu’il a exécuté, ajouta le joaillier, et je suis surpris qu’il ait pu se résoudre à vous abandonner dans l’état où il m’a fait connaître que vous étiez. Pour moi, prince, je vous avoue que j’ai été touché de compassion pour vous; je viens vous offrir mes services, et si vous me faîtes la grâce de les agréer, je m’engage à vous garder la même fidélité qu’Ebn Thaher. Je vous promets, d’ailleurs, plus de fermeté; je suis prêt à vous sacrifier mon honneur et ma vie; et afin que vous ne doutiez pas de ma sincérité, je jure par ce qu’il y a de plus sacré dans notre religion, de vous garder un secret inviolable. Soyez donc persuadé, prince, que vous trouverez en moi l’ami que vous avez perdu.» Ce discours rassura le prince et le consola de l’éloignement d’Ebn Thaher: «J’ai bien de la joie, dit-il au joaillier, d’avoir en vous de quoi réparer la perte que j’ai faite. Je n’ai point d’expressions capables de vous bien marquer l’obligation que je vous ai. Je prie Dieu qu’il récompense votre générosité, et j’accepte de bon cœur l’offre obligeante que vous me faites. Croirez-vous bien, continua-t-il, que la confidente de Schemselnihar vient de me parler de vous? Elle m’a dit que c’est vous qui avez conseillé à Ebn Thaher de s’éloigner de Bagdad. Ce sont les dernières paroles qu’elle m’a dites en me quittant, et elle m’en a paru bien persuadée. Mais on ne vous rend pas justice: je ne doute pas qu’elle ne se trompe, après tout ce que vous venez de me dire.

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