Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
LETTRE DE SCHEMSELNIHAR AU PRINCE DE PERSE ALI EBN BECAR.
«La personne qui vous rendra cette lettre vous dira de mes nouvelles mieux que moi-même, car je ne me connais plus depuis que j’ai cessé de vous voir. Privée de votre présence, je cherche à me tromper en vous entretenant par ces lignes mal formées, avec le même plaisir que si j’avais le bonheur de vous parler.
«On dit que la patience est un remède à tous les maux, et toutefois elle aigrit les miens au lieu de les soulager. Quoique votre portrait soit profondément gravé dans mon cœur, mes yeux souhaitent d’en revoir incessamment l’original, et ils perdront toute leur lumière s’il faut qu’ils en soient encore longtemps privés. Puis-je me flatter que les vôtres aient la même impatience de me voir? Oui, je le puis; ils me l’ont fait assez connaître par leurs tendres regards. Que Schemselnihar serait heureuse, et que vous seriez heureux, prince, si mes désirs, qui sont conformes aux vôtres, n’étaient pas traversés par des obstacles insurmontables! Ces obstacles m’affligent d’autant plus vivement qu’ils vous affligent vous-même.
«Ces sentiments que mes doigts retracent, et que j’exprime avec un plaisir incroyable, en les répétant plusieurs fois, partent du plus profond de mon cœur et de la blessure incurable que vous y avez faite, blessure que je bénis mille fois, malgré le cruel ennui que je souffre de votre absence! Je compterais pour rien tout ce qui s’oppose à nos amours s’il m’était seulement permis de vous voir quelquefois en liberté. Je vous posséderais alors, que pourrais-je souhaiter de plus?
«Ne vous imaginez pas que mes paroles disent plus que je ne pense. Hélas! de quelques expressions que je puisse me servir, je sens bien que je pense plus de choses que je ne vous en dis. Mes yeux, qui sont dans une veille continuelle, et qui versent incessamment des pleurs en attendant qu’ils vous revoient; mon cœur affligé, qui ne désire que vous seul; les soupirs qui m’échappent toutes les fois que je pense à vous, c’est-à-dire à tout moment; mon imagination, qui ne me représente plus d’autre objet que mon cher prince; les plaintes que je fais au ciel de la rigueur de ma destinée; enfin, ma tristesse, mes inquiétudes, mes tourments, qui ne me donnent aucun relâche depuis que je vous ai perdu de vue, sont garants de ce que je vous écris.
«Ne suis-je pas bien malheureuse d’être née pour aimer, sans espérance de jouir de ce que j’aime? Cette pensée désolante m’accable à un point que j’en mourrais si je n’étais pas persuadée que vous m’aimez. Mais une si douce consolation balance mon désespoir et m’attache à la vie. Mandez-moi que vous m’aimez toujours: je garderai votre lettre précieusement, je la lirai mille fois le jour, je souffrirai mes maux avec moins d’impatience. Je souhaite que le ciel cesse d’être irrité, contre nous, et nous fasse trouver l’occasion de nous dire sans contrainte que nous nous aimons et que nous ne cesserons jamais de nous aimer. Adieu. Je salue Ebn Thaher, à qui nous avons tant d’obligation l’un et l’autre.
Le prince de Perse ne se contenta pas d’avoir lu une fois cette lettre. Il lui sembla qu’il l’avait lue avec trop peu d’attention. Il la relut plus lentement, et, en lisant, tantôt il poussait de tristes soupirs, tantôt il versait des larmes, et tantôt il faisait éclater des transports de joie et de tendresse, selon qu’il était touché de ce qu’il lisait. Enfin il ne se lassait point de parcourir des yeux les caractères tracés par une si chère main; et il se préparait à les lire pour la troisième fois, lorsque Ebn Thaher lui représenta que la confidente n’avait pas tant de temps à perdre, et qu’il devait songer à faire réponse. «Hélas! s’écria le prince, comment voulez-vous que je fasse réponse à une lettre si obligeante? En quels termes m’exprimerai-je dans le trouble où je suis? J’ai l’esprit agité de mille pensées cruelles, et mes sentiments se détruisent au moment que je les ai conçus pour faire place à d’autres. Pendant que mon corps se ressent des impressions de mon âme, comment pourrai-je tenir le papier et conduire la canne [4] pour former les lettres?»
En parlant ainsi, il tira d’un petit bureau qu’il avait près de lui du papier, une canne taillée et un cornet où il y avait de l’encre.
Scheherazade, apercevant le jour en cet endroit, interrompit sa narration. Elle en reprit la suite le lendemain, et dit à Schahriar:
CLXXIII NUIT.
Sire, le prince de Perse, avant que d’écrire, donna la lettre de Schemselnihar à Ebn Thaher, et le pria de la tenir ouverte pendant qu’il écrirait, afin qu’en jetant les yeux dessus, il vît mieux ce qu’il y devait répondre. Il commença d’écrire; mais les larmes qui lui tombaient des yeux sur son papier l’obligèrent plusieurs fois de s’arrêter pour les laisser couler librement. Il acheva enfin la lettre, et la donnant à Ebn Thaher: «Lisez-la, je vous prie, lui dit-il, et me faites la grâce de voir si le désordre où est mon esprit m’a permis de faire une réponse raisonnable.» Ebn Thaher la prit et lut ce qui suit:
RÉPONSE DU PRINCE DE PERSE À LA LETTRE DE SCHEMSELNIHAR.
«J’étais plongé dans une affliction mortelle lorsqu’on m’a rendu votre lettre. À la voir seulement, j’ai été transporté d’une joie que je ne puis vous exprimer; et à la vue des caractères tracés par votre belle main, mes yeux ont reçu une lumière plus vive que celle qu’ils avaient perdue lorsque les vôtres se fermèrent subitement aux pieds de mon rival. Les paroles que contient cette obligeante lettre sont autant de rayons lumineux qui ont dissipé les ténèbres dont mon âme était obscurcie. Elles m’apprennent combien vous souffrez pour l’amour de moi, et me font connaître aussi que vous n’ignorez pas que je souffre pour vous; et, par là, elles me consolent dans mes maux. D’un côté, elles me font verser des larmes abondamment; et de l’autre, elles embrasent mon cœur d’un feu qui le soutient et m’empêche d’expirer de douleur. Je n’ai pas eu un moment de repos depuis notre cruelle séparation. Votre lettre seule apporte quelque soulagement à mes peines. J’ai gardé un morne silence jusqu’au moment que je l’ai reçue; elle m’a redonné la parole. J’étais enseveli dans une mélancolie profonde; elle m’a inspiré une joie qui a d’abord éclaté dans mes yeux et sur mon visage. Mais ma surprise de recevoir une faveur que je n’ai point encore méritée a été si grande, que je ne savais par où commencer pour vous en marquer ma reconnaissance. Enfin, après l’avoir baisée plusieurs fois, comme un gage précieux de vos bontés, je l’ai lue et relue, et suis demeuré confus de mon bonheur. Vous voulez que je vous mande que je vous aime toujours. Ah! quand je ne vous aurais pas aimée aussi parfaitement que je vous aime, je ne pourrais m’empêcher de vous adorer après toutes les marques que vous me donnez d’un amour si peu commun. Oui, je vous aime, ma chère âme, et ferai gloire de brûler toute ma vie du beau feu que vous avez allumé dans mon cœur. Je ne me plaindrai jamais de la vive ardeur dont je sens qu’il me consume; et quelque rigoureux que soient les maux que votre absence me cause, je les supporterai constamment, dans l’espérance de vous voir un jour. Plût à Dieu que ce fût dès aujourd’hui, et qu’au lieu de vous envoyer ma lettre, il me fût permis d’aller vous assurer que je meurs d’amour pour vous! Mes larmes m’empêchent de vous en dire davantage. Adieu.»
Ebn Thaher ne put lire les dernières lignes sans pleurer lui-même. Il remit la lettre entre les mains du prince de Perse, en l’assurant qu’il n’y avait rien à corriger. Le prince la ferma, et quand il l’eut cachetée: «Je vous prie de vous approcher, dit-il à la confidente de Schemselnihar, qui était un peu éloignée de lui: voici la réponse que je fais à la lettre de votre chère maîtresse. Je vous conjure de la lui porter et de la saluer de ma part.» L’esclave confidente prit la lettre et se retira avec Ebn Thaher.
[4] Les Arabes, les Persans et les Turcs, quand ils écrivent, tiennent le papier de la main gauche, appuyée ordinairement sur le genou, et écrivent de la droite avec une petite canne taillée et fendue (Calam) comme nos plumes. Cette sorte de canne est pleine et ressemble à nos roseaux, mais elle a plus de consistance.