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Paris vaut bien une messe

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Paris vaut bien une messe
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Le prêtre hésite. Il aperçoit Anne de Buisson assise sur l’une des marches.

— Celle-là, s’écrie le prêtre, celle-là est une huguenote, une hérétique !

— Convertis-la, bénis-la si tu crois cela ! lance Montanari.

Il s’approche d’Anne de Buisson, lui tend la main, chuchote qu’il s’agit non seulement de sauver sa vie, mais celle de tous les gens qui vivent là. « Les chiens qui hurlent dehors veulent du sang. Ils nous tueront tous ! » lui murmure-t-il.

Anne de Buisson s’agenouille devant le prêtre, qui regarde autour de lui.

Bernard de Thorenc tient son épée à demi levée. Leonello Terraccini est armé de deux pistolets. Montanari a la main sur sa dague. Les valets avec leurs hallebardes ont formé un hérisson. La foule n’avance pas.

Le prêtre pose la main sur les cheveux d’Anne de Buisson, s’incline et marmonne. Elle baisse la tête. Montanari n’entend pas son murmure, mais elle doit confesser son erreur, renier sa foi, demander grâce pour qu’on l’admette à nouveau au sein de la sainte religion.

Le prêtre se signe, puis se dirige vers la foule et crie :

— Il n’y a dans cette demeure que des croyants de la vraie foi en Jésus-Christ et en la sainte Église.

On hésite, puis on l’acclame. Il se tourne vers Montanari, le bénit.

Les valets referment la poterne.

Montanari se signe et murmure :

— Merci, Seigneur.

— Si je voulais la sauver, dit Bernard de Thorenc, je devais me jeter en avant.

Il est assis en face de Vico Montanari dans la pièce du premier étage de l’hôtel de Venise.

Il tourne la tête vers les fenêtres. Elles sont fermées, mais on entend le battement sourd des cloches auquel se mêlent les détonations sèches des arquebuses, les cris, le martèlement des sabots des chevaux.

— C’était comme sur le pont de la Sultane, reprend-il. Je me suis ouvert un chemin parmi les huguenots. Derrière moi, on égorgeait, on étripait.

Il s’interrompt, écoute la rumeur.

— Dieu a-t-Il voulu cela ?

Ses mains, ses bras, sa poitrine et son front sont pris dans des bandages que le sang a déjà rougis.

— Ils les ont tous massacrés, ajoute-t-il.

Il s’est engagé seul dans une galerie où les huguenots s’étaient réfugiés, raconte-t-il. Elle devait conduire jusqu’aux berges de la Seine. Ils espéraient fuir par le fleuve, ignorant que le roi avait donné l’ordre d’enchaîner les barques.

— Ils n’ont pas eu le temps d’atteindre la berge. Les hallebardiers du roi et du duc de Guise les ont cloués contre les parois. Je me suis placé devant Anne de Buisson.

Il s’interrompt, baisse la voix comme s’il craignait qu’Anne ne l’entende de la chambre voisine où elle a été conduite.

— Le sang qui coulait de mes plaies m’a sauvé. J’avais bien combattu. Elle était ma prise.

Il baisse la tête.

— Quant à ce qu’ils ont fait des autres femmes…

Il se tait un moment.

— Dieu veut-Il cela ?

Il se lève, mais, au bout de quelques pas, titube. Il refuse que Montanari, qui l’a rejoint, le soutienne.

— Vous la garderez ici, dit-il en montrant d’un hochement de tête la porte de la chambre où se trouve Anne.

— Elle n’est plus huguenote, répond Montanari, mais bonne catholique.

— On tue qui l’on veut, répond Bernard de Thorenc. On égorge un chrétien parce qu’il est un mal-sentant de la foi aux yeux du premier venu…

Il hausse les épaules.

— Qui sait ce que veut Dieu, qui Il condamne ? Qui sont, pour Lui, les mal-sentants de la foi ? Je ne connais que chrétiens, Juifs et infidèles.

Il retourne lentement s’asseoir.

— Mais les rois choisissent selon leurs intérêts ceux qu’ils veulent tuer et ceux dont ils font des alliés, qu’ils soient infidèles, mal-sentants de la foi ou bien juifs. Vous autres Vénitiens agissez de la sorte depuis longtemps. On brûle les hérétiques, on combat les infidèles, on contraint Maures et Juifs à se convertir seulement quand il y va de l’intérêt des princes ou du doge. Mais Dieu veut-Il cela ? Veut-Il qu’on tue des hommes en Son nom ?

— Dieu laisse les hommes se damner, dit Montanari, puis Il les juge.

— Gardez-la ici, murmure Bernard de Thorenc.

Il traverse la pièce en claudiquant. Vico Montanari l’aide à descendre l’escalier.

Comme ils traversent la cour, on entend dans la rue une voix qui clame, répétant chaque phrase, détachant chaque mot :

— L’ange de Dieu a exécuté le jugement du Seigneur. Le traître Coligny, qui a voulu tuer le roi, qui voulait perdre la France et a fait tant de mal à Paris, n’est plus maintenant que charogne pour les vers et les corbeaux ! Dieu soit loué !

15.

« Illustrissimes Seigneuries,

Je n’ai pu avant ce jour, jeudi 28 août 1572, vous rapporter les événements extraordinaires et sanglants survenus à Paris depuis le dimanche 24, jour de la Saint-Barthélemy.

Les portes de la ville ayant été fermées et les barques enchaînées aux rives de la Seine dès le samedi 23 sur ordre du roi, aucun courrier n’a pu quitter Paris jusqu’à aujourd’hui.

Ce jeudi 28, les portes ont été rouvertes et, au regard de ce qui s’est passé quatre jours durant, la ville est calme.

Je l’ai parcourue.

Des potences ont été dressées aux carrefours et portent des grappes de pendus. La corde noue ensemble pillards et huguenots. Les corbeaux par dizaines coassent au-dessus des gibets ; les yeux et les entrailles des morts ne sont que chair à picorer.

Mais la pendaison est un privilège auquel ont rarement eu droit les huguenots.

On les traque encore.

Ce matin, quai de l’Étoile, à quelques pas de l’hôtel de Bourbon et du palais du Louvre, j’ai vu une meute de vauriens arracher ses vêtements à une femme dont la robe noire et le port austère avaient dû faire penser qu’elle était de la religion réformée. La malheureuse battait des bras comme une noyée. Les chiens se sont disputé ses jupons, puis l’ont culbutée avant de la précipiter dans la Seine.

Peu après, sur le même quai, j’ai vu s’avancer, précédée de hallebardes, de porteurs de bannières et de crucifix, de prêcheurs, la grande procession qui, conduite par la famille royale, se rendait à Notre-Dame.

Je l’ai rejointe, marchant aux côtés de Diego de Sarmiento, envoyé du roi d’Espagne, et des ambassadeurs des cours d’Allemagne et d’Italie.

Le père Verdini s’est félicité, au nom de Sa Sainteté Grégoire XIII, de la victoire remportée sur la secte huguenote.

Sarmiento s’est moqué de cet amiral de Coligny qui prétendait faire la guerre à l’Espagne ou imposer sa foi à Paris avec quatre mille cavaliers huguenots et deux fois plus de fantassins venus des Pays-Bas et d’Allemagne.

— Allez donc le voir, le sentir, il est à Montfaucon, m’a-t-il lancé en s’esclaffant.

Autour de nous tous se sont gobergés.

Le sort de Coligny n’inspire aucune pitié à ces hommes dont beaucoup l’ont côtoyé dans les Conseils du roi.

Quant au souverain lui-même, il l’écoutait avec une considération filiale, ne l’appelant – à la grande colère de ses frères Henri d’Anjou et François d’Alençon – que “mon père”.

Charles IX avait même paru, je l’ai rapporté, décidé à suivre les conseils de Coligny, et l’on a saisi sur le corps de Robert de Buisson, tué par les Espagnols, une lettre signée de sa main exhortant à tuer de l’Espagnol, comme le demandait Coligny.

Aujourd’hui, tout cela semble ne pas avoir existé. Nous sommes dans un autre monde.

Tout a commencé le dimanche 24 août.

Avant le jour, entre trois et quatre heures, le tocsin de Saint-Germain-l’Auxerrois a commencé à battre et, peu après, les cloches d’alarme de toutes les églises lui ont répondu.

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