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Paris vaut bien une messe

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Paris vaut bien une messe
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Polin a ajouté que Henri de Navarre, un Bourbon, prince du sang, pouvait être un jour roi de France si les fils de Catherine mouraient sans descendance mâle.

Certes, Charles IX, Henri d’Anjou et François d’Alençon sont bien vivants et encore jeunes.

Mais qui peut disposer de l’avenir ?

Tout ici est double discours, chausse-trape, coupe-gorge !

Chacun se tient en embuscade. »

12.

« Illustrissimes Seigneuries,

On a voulu tuer d’un coup d’arquebuse l’amiral de Coligny, ce jour, vendredi 22 août 1572, vers onze heures.

Le chef huguenot n’est que blessé.

Il a été transporté dans sa demeure, l’hôtel de Ponthieu, situé rue de Béthisy, à quelques pas seulement de l’hôtel de Venise où j’écris.

Le chirurgien du roi, Ambroise Paré, dont on dit qu’il est lui-même huguenot, a soigné l’amiral.

Le bras et la main gauche de Coligny sont lacérés et brisés. Ambroise Paré a dû tailler dans les chairs, difficilement, pour trancher l’index et extraire du coude une balle de cuivre.

Coligny a montré un grand courage, répétant seulement, selon ce que m’a rapporté Guillaume de Thorenc, qui s’est tenu près de lui durant toute l’opération : “Mon Dieu, ne m’abandonnez pas dans l’état où je suis !”

Il a demandé à Thorenc que l’on fasse distribuer aux pauvres de Paris une aumône de cent écus d’or pour remercier Dieu de l’avoir protégé. Car l’intention d’homicide était manifeste.

La balle était percée et munie de broches pour que la plaie fut large, les déchirures des organes et l’hémorragie mortelles.

Mais il fallait pour cela atteindre la poitrine ou la tête.

Or Coligny, au moment où le tueur faisait feu, s’est incliné en arrière et le bras gauche fut seul atteint.

Coligny a donc survécu, même si l’on craint une enflure du corps et les fièvres. Or rien n’est plus lourd de conséquences qu’un crime raté. Ceux qui ont organisé l’embuscade sont l’objet de toutes les vengeances sans avoir tiré profit de leur acte.

Au moment où j’écris, en cette fin de journée du vendredi 22 août, plusieurs centaines de gentilshommes huguenots, accompagnés de leurs domestiques, sont réunis devant l’hôtel de Ponthieu et réclament le châtiment des coupables, accusant le duc de Guise, la reine mère Catherine de Médicis, Henri d’Anjou et même le roi d’avoir armé le tueur.

Celui-ci ne peut avoir agi seul. Son crime avait été minutieusement préparé.

J’ai été sur les lieux de l’embuscade.

Coligny était encore à terre, entouré par la quinzaine de gentilshommes huguenots qui lui faisaient escorte.

Je l’ai entendu dire d’une voix forte, alors même que le sang couvrait son flanc gauche :

— Voyez comment sont traités les gens de bien en France ! Le coup vient de la fenêtre où il y a une fumée…

La maison où se tenait embusqué le tueur est située à l’angle de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain.

Elle n’est séparée de l’hôtel de Venise que par deux petites habitations.

C’est pourquoi j’ai entendu les détonations.

Pour moi, en effet, il y a eu deux coups d’arquebuse. J’ai d’ailleurs appris par Jean-Baptiste Colliard, l’un des gardes de Coligny, que l’on avait retrouvé une deuxième balle sur le sol de la rue des Poulies. Mais l’émotion était trop grande pour que l’on prêtât attention à ce détail.

Les gentilshommes huguenots s’étaient précipités vers la maison d’où le tireur avait fait feu. J’ai vu l’arquebuse encore fumante, la fenêtre grillagée derrière laquelle le tueur s’était tenu à l’affût, dissimulé par des draps pendus devant la croisée, comme si la demeure avait été habitée par quelque honorable famille soucieuse de faire sécher son linge au soleil du matin.

En interrogeant les domestiques, on a su que la maison appartenait à l’un des précepteurs du duc de Guise. Les Guises ont dont été aussitôt accusés d’être les ordonnateurs de l’attentat.

Je me suis rendu au milieu de l’après-midi à l’hôtel d’Espagne pour recueillir les propos des ennemis jurés de l’amiral de Coligny que sont Enguerrand de Mons, le père Veron et Diego de Sarmiento, conseiller de Philippe II, envoyé à Paris pour influencer la cour de France et la surveiller.

L’endroit était rempli d’hommes en armes qui m’ont entouré, bruyants, soupçonneux et menaçants. Ils craignaient une attaque des gentilshommes huguenots et imaginaient que je pouvais être l’un de leurs espions.

On m’avait vu penché sur Coligny, rue des Fossés-Saint-Germain. J’avais conversé avec Guillaume de Thorenc et Jean-Baptiste Colliard : cela suffisait à me rendre suspect.

Je me suis fait connaître, mais, s’ils ont accepté de me laisser traverser la cour, ils n’en ont pas moins continué à m’accuser d’être l’ambassadeur d’une république qui avait traité avec les Turcs.

Pour ces hommes-là, l’Espagne est le seul pays digne de respect. Ils méprisent tous les autres.

J’ai rencontré Bernard de Thorenc, frère de Guillaume le huguenot. Assis sur l’une des marches de l’escalier, il m’a chuchoté le nom du tueur à l’arquebuse, un certain Maurevert, familier de l’hôtel d’Espagne. Maurevert aurait agi autant par foi que par esprit de lucre, la tête de Coligny étant depuis plusieurs années mise à prix cinquante mille écus.

— Maurevert est un loup, a lâché Bernard de Thorenc d’un ton las.

Il m’a cité plusieurs noms de ceux qu’il appelle les “hommes sombres”, spadassins, gens de sac et de corde au service de Diego de Sarmiento, des Guises et même de Henri d’Anjou et de la reine mère.

Thorenc avait besoin de se confier. Il m’a paru plus désespéré qu’indigné. L’accouchement prochain de jours sanglants lui semble fatal, et l’attentat manqué contre Coligny est à ses yeux un premier frisson annonçant les douleurs de cet enfantement.

Il m’a longuement parlé d’Anne de Buisson. Il craint pour la vie de cette jeune femme.

— Nous allons revivre un massacre des Innocents, a-t-il dit. Rien ne peut plus l’empêcher. Le sang appelle le sang. La mort se répand plus vite que la peste. Ce sera une épidémie.

J’ai deviné qu’il souhaitait que je lui propose d’accueillir à l’hôtel de Venise cette “innocente”, Anne de Buisson. J’ai fait mine de ne pas comprendre, lui rappelant que la Sérénissime ne pouvait prendre parti dans les guerres intestines.

Je l’ai laissé en plein désespoir.

Diego de Sarmiento, Enguerrand de Mons et le père Veron, que j’ai vus peu après dans la grand-salle de l’hôtel d’Espagne, ne m’ont pas caché qu’ils souhaitaient une grande lessive de l’hérésie.

Le peuple de Paris la réclamait. Il avait accueilli l’annonce de l’attentat par des cris de joie et des prières.

Les boutiques avaient fermé comme pour un jour de fête. On disait dans les rues qu’il fallait en venir aux mains et aux couteaux afin de tuer ces huguenots qui empoisonnaient l’esprit du roi, voulaient changer la religion du royaume. L’insolence de ces “hommes noirs”, de ces huguenots de guerre, était insupportable.

Quand le peuple avait appris que Coligny n’avait été que blessé, sa colère avait redoublé.

Veron a rapporté qu’on l’avait acclamé, à Saint-Germain-l’Auxerrois, lorsqu’il avait déclaré en chaire : “Dieu dresse toujours des obstacles sur la route des croisés afin de soupeser le courage des combattants de la Croix.”

Sarmiento et Enguerrand de Mons n’ont pas parlé religion, mais politique. Ils redoutent le désarroi et les hésitations de certains des instigateurs de l’embuscade, désarçonnés par l’échec de l’attentat.

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