Paris vaut bien une messe
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Paris vaut bien une messe». Краткое содержание книги:
Elle voit d’autres corps étendus dans la rue des Poulies, éventrés, émasculés, les détrousseurs se partager les vêtements des morts, puis regarder autour d’eux comme s’ils flairaient de nouvelles proies.
Anne de Buisson a un mouvement de recul et se heurte à Vico Montanari.
— Les massacreurs n’entreront pas ici, dit-il, cependant qu’elle s’éloigne, se recroqueville, assise sur le lit, le dos voûté, les bras enserrant ses jambes repliées.
Elle ne paraît pas écouter le Vénitien, qui explique que personne à la cour, ni le roi, ni la reine mère, ni son frère, Henri d’Anjou – ces deux-là ayant décidé le massacre et le souverain leur ayant cédé – n’entendent entrer en conflit avec la Sérénissime République.
Il se penche vers Anne de Buisson.
— Ici, c’est l’hôtel de Venise, précise-t-il.
Anne de Buisson se lève. Elle ne peut s’empêcher de marcher à grands pas comme une folle, elle le sait, jetant les bras en l’air, les tordant, répétant qu’elle les connaît : lui, ce roi qui aime à se faire fouetter et qui fouette, qui tremble devant sa mère, le visage en sueur, les yeux baissés, la parole hésitante ; et l’autre, le roi des mignons, Henri d’Anjou, fardé, paré comme une femme ; et elle, Catherine, la Médicis, la noire, la Reine de mort, celle qui ordonne à ses mages et à ses envoûteurs de piquer des aiguilles dans le cœur des figurines modelées à l’image de ceux qu’elle exècre, et qui, quand le sortilège ne réussit pas, use du poison – et personne, pas même le monarque, ne peut se dire à l’abri de cette tueuse.
— Si elle veut, elle entrera ici ou elle enverra ses empoisonneurs. Pour elle je suis déjà morte, mais, si elle sait que je vis, elle n’aura de cesse que je meure.
Anne de Buisson s’arrête devant Montanari. À nouveau elle le supplie : elle veut écrire, lutter ainsi contre les maléfices, ces poisons que Catherine infuse dans les âmes – et on ne sait plus, on ne veut plus, on n’est plus entre ses mains qu’une poupée qu’elle déchiquette, puis qu’elle jette quand elle l’a décidé.
Anne hésite, puis, d’une voix étouffée, murmure :
— Isabelle de Thorenc ?
Montanari baisse la tête, recule. Il dit que le secrétaire, Leonello Terraccini, va lui apporter ce qu’elle demande.
Il s’arrête sur le seuil de la chambre.
— Ils ont trouvé le corps d’Isabelle de Thorenc, répond-il.
Anne de Buisson écarte les bras.
— Ils veulent aussi le mien, dit-elle.
Le secrétaire est entré peu après et a déposé sur la petite table, au centre de la pièce, le papier, les plumes taillées, l’encre.
Anne se lève, tourne autour de cet homme jeune aux cheveux bouclés, aux traits réguliers.
Elle pousse la table vers la fenêtre. Elle doit voir les massacreurs.
Peut-être même Bernard de Thorenc est-il retourné parmi eux après l’avoir sauvée ? Mais c’était elle, elle seulement qu’il voulait arracher aux massacreurs ; les autres, tous les autres, comme ce nourrisson qu’elle voit traîné par des enfants et dont le corps et la tête rebondissent sur les pavés de la rue des Poulies, qu’on les tue tous !
Bernard de Thorenc doit les tuer pour se faire pardonner de l’avoir épargnée, cachée, ou pour éviter qu’on le soupçonne, lui, le frère de Guillaume de Thorenc, de complicité avec les gens de la secte huguenote, ceux de la cause.
Elle dispose les feuillets sur la petite table.
Or c’est à cet homme-là qu’elle s’est livrée le jour du mariage de Henri de Navarre et de Marguerite de Valois.
Et elle s’est laissé prendre sous un escalier, dans le coin le plus reculé du palais du Louvre, là où, aujourd’hui, on massacre ou on éventre Isabelle de Thorenc, la propre sœur de Bernard.
Il a sauvé Anne, mais l’a abandonnée ici alors que, dans la rue des Poulies, les massacreurs lèvent la tête et la recherchent peut-être.
Anne de Buisson s’assied à la petite table et prend une plume.
— Ne vous montrez pas, lui dit Leonello Terraccini en s’approchant. Ils vous ont laissée entrer ici, mais j’ai vu le prêtre rôder rue des Fossés-Saint-Germain. Il y a une centaine de tueurs qui l’écoutent et le suivent. Il n’a accepté de vous convertir que parce qu’il avait peur. J’ai entendu ses prêches. Il dit : « Dieu les convertira s’il le veut, Dieu leur pardonnera s’il le veut, mais nous, nous devons exécuter Sa sentence. » Le prêtre peut revenir, vouloir vous reprendre. Il agit peut-être pour le compte de quelqu’un qui souhaite votre mort.
Anne de Buisson se tourne et regarde fixement le secrétaire, qui répète :
— Ne vous montrez pas, le sang les a rendus fous !
Tout à coup, d’un mouvement brutal, Anne le saisit par le cou, l’attire vers elle, colle son corps au sien. Elle geint, semble vouloir s’enfoncer entre les épaules et les jambes de Leonello Terraccini.
Elle le force à se baisser, l’embrasse. Elle ne s’écarte de lui que lorsqu’elle a cette saveur tiède sur la langue.
Elle voit des perles de sang sur les lèvres de Terraccini qu’elle a mordues.
Elle noue les bras autour de sa taille, recule jusqu’au lit, y bascule en l’entraînant.
Elle ferme les yeux cependant qu’il soulève ses jupons, glisse sa main entre ses cuisses.
Elle se souvient du geste des massacreurs dans la galerie noire de la maison du n° 7 de la rue de l’Arbre-Sec.
Elle saisit le poignet de Terraccini non pour repousser sa main, mais pour qu’il l’enfonce en elle.
Elle pense : « Je vis dans l’attente de la mort. »
17.
Les jours de sang, quand les massacreurs tranchaient le nez et les oreilles, les lèvres, les sexes, les gorges, enfonçaient des pieux dans le ventre des femmes, ou bien, avant de les profaner ainsi, les forçaient à s’accoupler avec des huguenots émasculés, voire des pourceaux – et les rires, avec le sang, emplissaient les rues ces jours-là –, Bernard de Thorenc, rue des Poulies, rue des Fossés-Saint-Germain, baissait la tête, craignant de regarder la fenêtre de l’hôtel de Venise derrière laquelle il imaginait que se tenait Anne de Buisson.
Il pressait le pas pour s’éloigner au plus vite de ces rues où rôdaient les massacreurs guidés par ce prêtre devant qui Anne s’était agenouillée et qui souvent s’arrêtait devant la poterne de l’hôtel de Venise, comme tenté de la forcer, de reprendre ce qui lui avait été arraché, cette huguenote qu’il n’avait pu que convertir alors qu’il eût voulu la tuer.
De loin, dans la rue de l’Autruche, Bernard de Thorenc observait ces massacreurs dont les mains, les bras et jusqu’à la bouche étaient maculés de sang.
Puis, lentement, lorsqu’il était persuadé qu’ils allaient enfoncer d’autres portes, traverser la Seine en courant pour prendre en chasse quelques huguenots qui tentaient de fuir – et le roi, depuis sa fenêtre du Louvre, les tirait avec sa grande arquebuse comme à la chasse on vise un cerf ou un sanglier –, Thorenc rentrait à l’hôtel d’Espagne.
Il gardait l’épée à la main, et son foulard blanc – taché de sang – était toujours noué à son épaule, sauf-conduit pour les massacreurs, comme l’étaient aussi ces bandages rougis qui enserraient ses épaules, ses mains, son front.
Il marchait tête haute, maintenant, parce qu’il voulait voir.
Là, il butait sur les corps de deux femmes enlacées, nues, le visage si tailladé qu’il en avait perdu toute forme humaine, et on avait planté des cornes de bœuf entre leurs cuisses.
Plus loin, au coin de la rue Saint-Honoré, c’était une troupe d’enfants qui entourait un vieillard nu, agenouillé, et le forçait à avaler des feuillets de la Bible, puis des excréments, car l’homme ne doit pas lire le Livre saint en langue profane ni refuser le carême. Or ce vieux-là avait fait tout cela. Alors, qu’il périsse dans les tourments !