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Paris vaut bien une messe

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Paris vaut bien une messe
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Tout à coup, Bernard de Thorenc saisit les mains de Montanari.

Il a cherché, dit-il, à avertir Anne de Buisson. Mais il était déjà trop tard, la rue de l’Arbre-Sec était tout entière occupée par des hallebardiers, les trabans des Guises. Aurait-il réussi à franchir leur ligne qu’il se serait trouvé face aux gentilshommes huguenots. Et Séguret, Pardaillan ou Jean-Baptiste Colliard ne l’auraient pas laissé voir Anne.

— Je vais retourner là-bas, dit-il. Je veux être présent au moment où les hallebardiers et les arquebusiers attaqueront. La grosse cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois devrait donner le signal, vers les six heures. Mais ils n’attendront pas jusque-là. Ils ont trop hâte de tuer !

Il serre les mains de Montanari.

— Je ne veux pas qu’ils attentent à sa vie. Je la sauverai. Mais elle ne sera en sûreté que si elle reste cachée plusieurs jours, le temps que leur vienne le dégoût du sang. Arrive un moment où cela se produit toujours, nous le savons, nous qui l’avons tant vu et fait couler…

Thorenc se lève.

— Je la conduirai jusqu’ici. Vous la cacherez, n’est-ce pas ?

Vico Montanari ne répond pas.

14.

Vico Montanari s’est affaissé sur le siège à haut dossier. Il dort, le buste penché en avant, bras croisés, les mains enserrant ses coudes. Il respire bruyamment, le menton calé sur la poitrine, le front appuyé contre le rebord de la fenêtre.

Les bougies se sont consumées. La nuit n’est déchirée que par les lueurs fugitives de torches qui éclairent un instant la poterne et la façade de l’hôtel de Venise.

Tout à coup, Montanari secoue la tête comme s’il voulait la dégager, échapper à l’étouffement, à ce battement sourd qu’il entend, à ces flots de sang qu’il imagine recouvrir par saccades son visage et le noyer.

Il pense : on égorge une femme au-dessus de moi et c’est son sang qui jaillit, m’ondoie, pour quelles épousailles ?

Noces vermeilles. Noces de sang. Noces barbares.

Il se redresse, se réveille.

Le tocsin de Saint-Germain-l’Auxerrois frappe à grands coups contre la vitre qui tremble comme si elle allait se briser !

Montanari se lève, repousse le siège, ouvre la fenêtre.

Poisseux, chaud, l’air noir de la nuit est parcouru d’ondes épaisses qui résonnent, se chevauchent, heurtent les murs de l’hôtel de Venise. Montanari recule comme s’il ne pouvait résister à ce flot de bruits qui monte de la rue des Fossés-Saint-Germain.

Des hommes avancent dans la lumière des torches. Les arquebuses et les hallebardes, les casques brillent par instants. Il reconnaît les uniformes, les armes, le cuir des trabans, les mercenaires suisses du duc de Guise.

Il s’écarte d’un bond de la croisée.

Des soldats se sont arrêtés devant la poterne de l’hôtel de Venise. Ils lèvent leurs torches. La lumière jaune envahit la pièce, puis disparaît.

Montanari ne discerne pas les chevaux, mais il perçoit le choc des sabots contre le pavé.

Une voix rauque se détache, s’impose au tocsin qui semble l’accompagner. Elle répète à chaque fois, plus forte : « Le roi commande ! C’est la volonté du roi ! C’est son exprès commandement ! »

La troupe se remet en marche vers la rue de l’Arbre-Sec et la rue de Béthisy. À l’angle des deux rues se trouve l’hôtel de Ponthieu, là où repose l’amiral de Coligny, protégé par quelques hommes, encerclé par les garde-corps du capitaine Cosseins, son ennemi juré, désigné par le roi.

Montanari s’avance à nouveau vers la fenêtre. L’obscurité est comme un tissu dont les mailles peu à peu se desserrent.

Il se penche. La rue est envahie par les soldats. Ils parlent fort, leurs armes s’entrechoquent. Cette rumeur proche couvre parfois le tocsin de Saint-Germain-l’Auxerrois qui continue de heurter la nuit pour l’enfoncer, l’abattre.

Brusquement, des détonations, des cris, le fracas de portes qu’on brise, des hurlements, la voix aiguë de femmes.

D’autres cloches se mettent alors en branle, celles de Sainte-Eustache et de Notre-Dame qui répondent au tocsin. Les églises sont autant de nefs qui ouvrent le feu de tous leurs canons, et le quartier, du quai de l’Étoile à la rue Saint-Honoré, de la rue de la Monnaye à la rue de l’Autruche qui longe le Louvre et l’hôtel de Bourbon, n’est plus qu’un champ de bataille.

Montanari ferme les yeux. Il est à bord de la Marchesa, les galères se heurtent, les mâts craquent. Ce sont les mêmes cris d’hommes qu’on égorge à Paris comme à Lépante.

Les hurlements proviennent de la rue de l’Arbre-Sec et de la rue de Béthisy. Montanari les reconnaît. C’est quand on tue qu’on hurle ainsi.

Les soldats ont dû entrer dans la maison du n° 7 et occire l’amiral de Coligny.

Montanari regarde.

Les mailles se sont écartées. La nuit est trouée. L’aube est là, déjà rougie.

Les soldats sont moins nombreux, mais la rue grouille d’hommes, de femmes, d’enfants qui courent en gesticulant, en criant. Les uns brandissent des objets, des tapis, des vêtements ; ils se battent entre eux, se disputent le butin.

C’est l’hallali, le temps du pillage. On va tuer, tuer jusqu’à en être ivre, le visage barbouillé de sang.

Qui peut retenir une meute quand on l’a lâchée après lui avoir donné à flairer sa proie ?

Il faut que les noces de sang, les noces vermeilles, les noces barbares s’accomplissent.

Montanari discerne maintenant les corps, les armes et les visages.

La nuit n’est plus que débris d’un naufrage que noie la lumière de l’aube. Devant la poterne, tout à coup, des cris, un attroupement, deux silhouettes dont l’une, bras tendu, repousse de son épée les coups qu’on veut leur porter.

Montanari se précipite, dévale l’escalier, crie à Leonello Terraccini qu’il faut rassembler les valets : « Qu’on les arme, qu’ils me suivent ! »

Il traverse la cour, ouvre la poterne, reçoit contre lui le corps ensanglanté de Bernard de Thorenc, qui brandit son arme tout en protégeant de sa poitrine Anne de Buisson.

Montanari les pousse à l’intérieur de la cour, écarte les bras. Il sent que les valets l’entourent. Il fait face aux gueules ouvertes, voit les dents ébréchées, les gencives sanguinolentes, les visages balafrés, les yeux exorbités, les poings brandis, les torses couverts de haillons, les gourdins et les poignards. Des enfants semblent se glisser entre ses jambes. Il lui faut les rejeter à coups de pied.

Les valets dressent leurs hallebardes. Le peuple du néant recule.

Un prêtre s’avance au premier rang, dit qu’il faut châtier les mal-sentants de la foi, que l’ange de Dieu a choisi ce jour de la Saint-Barthélemy pour écraser les démons. Tous ceux qui les protègent seront damnés.

— Je suis vénitien de la Sainte Ligue, crie Montanari. Je suis soldat de la Croix, et l’homme que j’ai accueilli était avec moi à Lépante en ce jour béni du dimanche 7 octobre de l’année 1571, je l’atteste devant Dieu. Entre, si tu veux !

Il n’attend pas la réponse du prêtre, le tire par le bras dans la cour. Bernard de Thorenc est debout. Il porte à l’épaule le mouchoir blanc des soldats du roi et des Guises, le signe des exécuteurs.

— Tu le vois, dit Montanari. Ce gentilhomme est au service de Philippe II, roi catholique d’Espagne. Il a été prisonnier des infidèles. Il était avec moi à Lépante, dans la Sainte Ligue, sous le signe de la Croix : Tu hoc signo vinces !

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