Paris vaut bien une messe
- Автор: Галло Макс
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Paris vaut bien une messe». Краткое содержание книги:
Quelques pas après, Bernard de Thorenc avait vu des enfants – encore des enfants ! – crever le ventre d’une femme, l’éviscérer, se servir des boyaux fumants comme de fouets, frappant le visage d’autres huguenots que l’on poussait vers eux – et la foule d’applaudir ces gamins rieurs qui tuaient si sauvagement.
Bernard de Thorenc se retournait. Souvent, durant ces journées de sang, il avait eu l’impression d’être suivi, et, quand il rentrait à l’hôtel d’Espagne, Diego de Sarmiento, Enguerrand de Mons ou le père Verdini le dévisageaient avec suspicion comme si l’un de leurs espions – ces serpents-là étaient nourris par la reine mère, Henri d’Anjou ou Sarmiento lui-même – leur avait rapporté que Bernard n’avait tué aucun huguenot, s’était seulement défendu, évitant le combat. Qu’il s’était ainsi borné à sauver une femme, cette Anne de Buisson, huguenote, sœur du maudit corsaire de La Rochelle, Robert de Buisson, cette Anne, suivante de Catherine de Médicis, que celle-ci voulait peut-être à présent faire disparaître, parce qu’elle avait été témoin de trop de complots et que, Paris nettoyé, Henri de Navarre converti, on n’avait plus besoin d’une huguenote parmi les femmes de la reine mère.
Aussi Bernard de Thorenc se méfie-t-il. Il ne faut pas donner le moindre prétexte à ces massacreurs. Il faut éviter de regarder la fenêtre de l’hôtel de Venise, et même de penser à Anne de Buisson.
D’ailleurs, pourquoi l’attendrait-elle alors qu’entre eux deux, depuis leur nuit sous l’escalier dans le palais du Louvre, le sang a coulé comme un torrent les jours de crue ? Il fallait laisser passer le temps, ne même pas s’approcher de Vico Montanari ou de son secrétaire, Leonello Terraccini, que Bernard de Thorenc avait souvent aperçu à l’hôtel d’Espagne, puis dans cette chapelle du Louvre où Henri de Navarre s’était agenouillé au milieu des massacreurs, reconnaissant n’être qu’un dévoyé de la foi qui demandait humblement à être reçu en la sainte Église. Et, lorsqu’il avait ouvert la bouche pour recevoir l’offrande, le rire de Catherine de Médicis avait été si fort qu’il avait empli toute la nef, et les massacreurs avaient mêlé les leurs à celui de la reine mère.
C’est à cet instant que Bernard de Thorenc avait pensé – ç’avait été dans sa tête comme une douleur brûlante – que les hommes, tous les hommes, à quelque religion qu’ils appartinssent, avaient fait un enfer de cette terre offerte par Dieu.
Il s’était souvenu des enluminures du livre de Michele Spriano, des supplices que Dante décrivait dans son voyage en enfer. C’était bien ce qu’il avait vu accomplir rue des Poulies, rue de la Monnaye, sur le quai de l’École, autour de l’hôtel de Bourbon et de l’hôtel d’Aumale.
Enguerrand, qui rentrait de Provence, de la Grande Forteresse des Mons, avait péroré, disant qu’il avait chaque jour, au terme d’un festin, et pour distraire les bons catholiques qu’il y avait invités, précipité des huguenots du haut des falaises dans les gorges de la Siagne. Il conviait les femmes invitées à piquer à l’aide de poignards les reins et le cul de ces huguenots pour les inciter à se jeter d’eux-mêmes dans la rivière. Et les enfants n’avaient pas été les derniers à se prendre au jeu.
Partout, disait Enguerrand de Mons, on traquait le huguenot, et les corps de ces hérétiques flottaient aussi sur le Rhône, personne ne voulant leur donner une sépulture.
— Et maintenant ces charognes empoisonnent les eaux…
— On n’en a jamais fini avec eux, avait ajouté Enguerrand de Mons, après un silence, en se tournant vers Bernard de Thorenc.
Une centaine de gentilshommes huguenots avaient occupé et défendaient le Castellaras de la Tour. À leur tête se trouvait…
— … votre frère Guillaume, et quelques épargnés comme Jean-Baptiste Colliard et Séguret.
Sarmiento s’était indigné.
Ceux qui avaient laissé la vie sauve à des mal-sentants de la foi étaient encore plus coupables qu’eux. C’étaient à ceux-là qu’il fallait infliger la mort la plus cruelle. Ils devaient la sentir se glisser lentement en eux. Car ils avaient, par leur compassion, leur lâcheté ou leur complicité, compromis le destin du royaume de France et de la juste foi.
Déjà les protestants de La Rochelle résistaient aux troupes du roi. Ceux de Montauban et de Nîmes, entre bien d’autres villes du Sud, voulaient se rassembler en une Union, quitter le royaume, attendre les secours des Allemands et des gueux des Pays-Bas.
— Voilà ce qu’ont permis les protecteurs de huguenots ! Pour ceux-là, la hache, le poignard, la corde, l’agonie la plus longue seront encore des châtiments trop légers !
Diego de Sarmiento n’avait pas quitté des yeux Bernard de Thorenc, qui avait soutenu son regard, puis s’était éloigné.
Dans sa chambre, cette nuit-là, il avait prié, agenouillé, la tête appuyée sur ses mains nouées, les bras reposant sur le rebord de sa couche.
Puis il avait délaissé les prières et commencé d’une voix devenue peu à peu plus forte, en s’adressant à Dieu :
— Seigneur, nous sommes tous des infidèles ! Ici, j’ai vu crimes et barbaries aussi pervers qu’au bagne d’Alger et dans les chiourmes turques. J’ai vu trancher le nez, les oreilles, les lèvres, crever les yeux comme faisaient les bourreaux de Dragut-le-Brûlé, de Dragut-le-Cruel.
« J’ai vu dénuder les femmes, les traiter comme des proies, puis, après avoir abusé d’elles, les éventrer, ou bien les laisser pour mortes, le corps profané. Chrétiens ou mahométans, nous sommes tous des infidèles, Seigneur. La terre est devenue enfer.
« Que peut faire celui qui croit en Toi ?
« J’ai beaucoup péché, Seigneur.
« Souvent, au cours de ma vie, j’ai été un massacreur.
« Mais j’ai maintenant le dégoût du sang.
« Comment, Seigneur, agir pour qu’on ne le répande plus en Ton nom ?
« Comment, Seigneur, mettre fin au massacre, cette trop humaine et sanglante comédie ?
« Comment ne plus t’être infidèle ? »
18.
Lorsque Bernard de Thorenc s’est mis à parler d’une voix que l’indignation et peut-être le désespoir faisaient trembler, Vico Montanari lui a étreint le bras. Mais il a poursuivi sur le même ton, indifférent à la foule qui les entourait.
Il y avait sur ce quai de l’École, des portefaix, des mendiants, des mariniers, des marchands, des femmes dépenaillées qui lavaient à grande eau le linge du Louvre ou de l’hôtel de Bourbon. Mais, au coin de la rue de l’École et du quai, Montanari avait remarqué des spadassins aux pourpoints élimés, le bord rabattu de leur chapeau leur cachant le visage. Ceux-là étaient gens de sac et de corde qui, pour une poignée d’écus, vous crevaient le ventre. Peut-être même étaient-ce des espions de la reine mère surveillant Bernard de Thorenc, chargés de rapporter ses propos.
Montanari lui a chuchoté :
— Parlez plus bas !
Bernard de Thorenc a regardé autour de lui, haussé les épaules, posé la main sur le pommeau de son épée.
— Qu’on vienne ! a-t-il dit, les dents serrées.
— Oui, Montanari, a-t-il repris, nous sommes aussi cruels, aussi barbares que des infidèles. Les hallebardiers, les trabans du duc de Guise, les garde-corps royaux, les spadassins de Diego de Sarmiento, d’Enguerrand de Mons ou de Henri d’Anjou sont nos janissaires. Nous avons nos massacreurs, nos bourreaux. Et qui est le plus débauché, de Dragut-le-Brûlé ou du roi Très Chrétien ?
Il s’est interrompu, puis a ajouté d’une voix plus sourde :
— Il aime tuer. Il est comme fou. Un chasseur dément. Il veut du sang. Il a usé plus de cinq mille chiens. Il massacre à l’arquebuse et à la dague. Ses cerfs, ses sangliers, ce sont les huguenots qui ont réussi à s’enfuir, qui résistent encore, à La Rochelle, qui se rassemblent autour de mon frère Guillaume, massacreurs eux aussi.