Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
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Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Essayons donc de dépoétiser la morale, dont toute l’action, indispensable à l’organisation sociale, vient de son idéalité.
Je dis que le seul mobile de nos faits toujours appréciable, toujours possible à retrouver sous les guirlandes de beaux sentiments, est l’égoïsme.
En effet, est-ce que tout ne se rapporte pas au MOI, soit directement, soit indirectement ? Toute action humaine est une manifestation d’égoïsme déguisée. Le mérite de l’action ne vient que du déguisement. Certains acteurs se prennent parfois pour les personnages qu’ils représentent : ce sont les grands artistes. Certains hommes croient au déguisement que la morale met sur nos actes : ce sont les honnêtes gens.
Prenons donc les morales les plus élevées.
Quelle est la sanction de toute religion ?
Récompense des bonnes actions après la vie, et punition des mauvaises ! Jamais on ne prévoit un acte sans retour assuré, un bienfait sans récompense.
— « Qui donne aux pauvres prête à Dieu. »
Mais cette terreur du châtiment qui vous empêche de vous livrer à vos instincts nuisibles, et cette soif de joies futures qui vous fait vous priver des plaisirs plus passagers du monde, ne représentent-ils pas les deux pôles de l’égoïsme exploité habilement au profit de la morale et de l’humanité ? Le cloître, où se réfugient ceux qui sont revenus du monde, qu’est-ce donc, sinon l’enrégimentement de l’égoïsme qui se prive de tout en cette vie pour obtenir davantage dans l’autre ? N’est-ce pas là une sorte de compagnie d’assurances sur l’éternité ? On verse petit à petit à la caisse du Ciel toutes les douceurs qu’on aurait goûtées dans l’existence, pour en toucher la somme en bloc, après la mort, avec les intérêts accumulés et multipliés. Égoïsme raffiné d’avare.
Que dirons-nous des services rendus ? Voyons ! Là, au fond du cœur, lorsque vous rendez un service, n’avez-vous pas la conviction intime que vous placez votre générosité à mille pour cent ? Celui que vous obligez ne devra-t-il pas, sous peine d’être considéré par vous comme un traître et un malhonnête homme, demeurer jusqu’à son dernier jour prêt à vous témoigner de toutes les façons une constante et infatigable gratitude ?
Je n’ai pas inventé les deux aphorismes suivants d’une incontestable vérité. On est reconnaissant aux autres des services qu’on leur a rendus. On aime son prochain en raison du bien qu’on lui a fait.
Qu’est cela, sinon de l’égoïsme subtilisé ?
La charité, dira-t-on ?
La charité mondaine est une affaire de mode, de pose, un sport. Mais dans la charité discrète, dans l’apitoiement véritable, n’y a-t-il pas une peur ? Une crainte inconsciente pour soi-même, une sorte d’effarement devant une menace voilée du sort, en constatant le malheur d’un être qui nous ressemble, fait comme nous, et qui vivrait comme nous, s’il était dans les mêmes conditions de fortune, de famille et de santé que nous.
Toutes les fois que nous nous désolons devant les estropiés, les difformes, les victimes d’un accident, d’une fatalité, est-ce que le sentiment de la possibilité d’une pareille misère tombée sur nous ne s’éveille pas aussitôt, obscurément, au fond de notre esprit ; ne tremblons-nous pas un peu pour nous-mêmes en pleurant sur les autres de la façon la plus sincère ?
Faut-il d’autres exemples ?
Prenons l’amour qui, au dire de tous les exaltés, est le père de l’abnégation, de l’héroïsme, des plus nobles dévouements, et qui représente l’idéal du désintéressement.
Çà, vraiment, quand vous aimez quelqu’un plus que vous-même, qu’entendez-vous par là ? – Tout simplement que vous éprouvez à l’aimer un plaisir tellement aigu, tellement véhément, tellement puissant, que toutes choses, votre fortune, votre avenir, votre vie, vous deviennent moins chers que ce plaisir !
C’est de l’égoïsme à l’état furieux.
Vous me répondrez, madame : « Ce n’est pas vrai. Je l’aime pour lui et non pour moi. Je ne pense plus à moi ; je suis prête à tout lui sacrifier, à mourir pour lui. » Cela prouve seulement l’exaltation de bonheur que vous donne cet amour ! J’ai dit : de l’égoïsme furieux. Or, cela devient bientôt de l’égoïsme féroce. Attendez.
Quand l’un des deux amants a déroulé jusqu’au bout la bobine de sa tendresse, il casse le fil et s’en va, sans davantage s’occuper de l’autre, dont il a plein le dos, comme on dit improprement, et il cherche une passion nouvelle. Est-ce de l’égoïsme ou du désintéressement, cela ?
Mais que fait l’autre, aimant toujours ? Il devient ce qu’on appelle vulgairement un crampon ; et, sans trêve, sans pitié, sans répit, il s’attache au fuyard. Alors commence cette exaspérante persécution de la passion non partagée, les scènes, l’espionnage, les poursuites en voiture, la jalousie acharnée qui arme la main d’un couteau, d’un revolver ou d’une fiole de vitriol.
C’est là, peut-être, de l’abnégation et du désintéressement ?
Oui, madame, si l’amour était le dévouement, à partir du jour où vous ne vous sentiriez plus aimée, vous sacrifieriez votre bonheur à celui de votre infidèle, et au lieu de le traiter d’ingrat (en quoi ingrat ?), de traître (pourquoi traître ?), de lâche et de misérable (à quel sujet lâche et misérable ?), et de mille autres noms aussi injustes, vous lui diriez : « Puisque vous préférez aujourd’hui une autre femme, que vous espérez être plus heureux avec elle, soyez libre ; car moi, je vous aime, et je ne désire que votre bonheur. »
Montons plus haut.
Est-il un sentiment plus noble que le patriotisme ?
Or, un philosophe devant qui toute notre génération savante et pensante s’incline, M. Herbert Spencer, n’a-t-il pas écrit dans son admirable livre, L’Introduction à la science sociale, qui est une sorte de bréviaire des peuples :
« Le patriotisme est pour la nation ce qu’est l’égoïsme pour l’individu. Il a même racine, et produit les mêmes biens accompagnés des mêmes maux. »
Qui de nous n’a admiré et vanté cet axiome si simple et si complet : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît », qui contient l’origine de la loi, le principe de toute charité, la règle des rapports sociaux, la mesure de nos actions, la limite de la pénalité permise qui est le résumé parfait du code, de la religion, de la morale et de l’honnêteté. Eh bien, creusons ce précepte divin si magnifique, et nous arriverons à nous convaincre qu’il constitue un habile tour de passe-passe : Ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît. – C’est l’hypocrisie de l’égoïsme.
Pourtant il se rencontre quelquefois des hommes dont la droiture naïve est telle qu’ils se dévouent sans arrière-pensée, même inconsciente.