Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Alors le promeneur solitaire se précipite ; de fortes poignées de main sont échangées, et on se met à marcher de long en large sur la terrasse.
Quels sont ces gens restés ainsi quand tout le monde est parti ?
Le premier est un grand homme, un grand homme de bains de mer. La race en est nombreuse.
Quel est celui de nous qui, arrivant en été dans ce qu’on appelle une station balnéaire, n’a pas rencontré un ami quelconque, venu déjà depuis un mois, possédant tous les visages, tous les noms, toutes les histoires, tous les cancans. On fait ensemble un tour de plage. Soudain on rencontre un monsieur sur le passage de qui les autres baigneurs se retournent pour le contempler de dos. Il a l’air très important : ses cheveux longs, coiffés artistement d’un béret de matelot, encrassent un peu le col de sa vareuse. Il se dandine en marchant vite, les yeux vagues, comme s’il se livrait à un travail mental important, et on dirait qu’il se sent chez lui, qu’il se sent sympathique. Il pose enfin.
Votre compagnon vous serre le bras :
— « C’est Ravalet. »
Vous demandez naïvement :
— « Qui ça, Ravalet ? »
Brusquement votre ami s’arrête, et vous dévisageant avec des yeux intrigués :
— « Ah çà, mon cher, d’où sortez-vous ? Vous ne connaissez pas Ravalet, le clarinettiste. Ça, c’est fort, par exemple. Mais c’est un artiste de premier ordre, un maître. Il n’est pas permis de l’ignorer. »
On se tait, légèrement humilié.
Et vous rencontrez encore Bondini, le chanteur, deux peintres, un homme de lettres, le romancier Paul Fardin, plus un chef de bureau dont on dit : « C’est monsieur Boutet, directeur au Ministère des travaux publics. Il a un des services les plus importants de l’administration : il est chargé des serrures. On n’achète pas une serrure pour les bâtiments de l’État sans que l’affaire lui passe par les mains. »
Voici les grands hommes de la station ; et leur renommée est due uniquement à la régularité de leurs retours. Depuis seize ans ils apparaissent exactement à la même date ; et comme tous les étés, quelques baigneurs de l’année précédente reviennent ; on relègue, de saison en saison, ces réputations locales, qui, par l’effet du temps, sont devenues de véritables célébrités, écrasant, sur la plage qu’ils ont choisie, toutes les réputations de passage.
Une seule espèce d’homme les fait trembler : les académiciens. Et plus l’Immortel est inconnu, plus son apparition est redoutable. Il éclate dans la ville d’eaux, comme un obus.
On est toujours préparé à la venue d’un homme célèbre ; mais l’annonce d’un académicien que tout le monde ignore produit l’effet subit d’une découverte géologique surprenante. On se demande : « Qu’a-t-il fait ? Qui est-il ? » Tous en parlent comme d’un rébus à deviner ; et l’intérêt qu’il excite s’accroît de son obscurité.
Celui-là, c’est l’ennemi ! Et la lutte s’engage immédiatement entre le grand homme officiel et le grand homme du pays.
Quand les baigneurs sont partis, le grand homme reste. Il reste tant qu’une famille, une seule, sera là. Il est encore grand homme quelques jours pour cette famille. Cela suffit.
Et toujours une famille reste également, une pauvre famille de la ville voisine avec trois filles à marier. Elle vient tous les étés, et les demoiselles Beausire sont aussi connues dans ce lieu que le grand homme. Depuis dix ans elles font leur saison de pêche au mari (sans rien prendre d’ailleurs) comme les marins font leur saison de pêche au hareng.
Mais elles vieillissent. Les gens du pays savent leur âge et déplorent leur célibat : « Elles sont bien avenantes cependant. »
Et voilà qu’après la fuite du monde élégant, chaque automne, la famille et l’homme célèbre se retrouvent face à face. Ils restent là un mois, deux mois, ne pouvant se décider à quitter la plage où gisent leurs rêves. Dans la famille on parle de lui comme on parlerait de Victor Hugo. Il dîne souvent à la table commune, l’hôtel étant triste et vide.
Il n’est pas beau, lui ; il n’est pas jeune ; il n’est pas riche, mais il est, dans le pays, M. Ravalet, le clarinettiste, « qui a joué, vous vous le rappelez bien, une année à la messe de la fête patronale. » Quand on lui demande comment il ne rentre pas à Paris où tant de succès l’attendent, il répond invariablement : « Oh ! Moi, j’aime éperdument la nature solitaire. Ce pays ne me plaît que lorsqu’il devient désert ! »
Mais bientôt un bruit court parmi les indigènes :
« Vous savez, M. Ravalet va épouser la dernière des demoiselles Beausire. »
Il a choisi la dernière, le pauvre, il a choisi la moins avariée, la moins avancée, et il a fait sa demande, accueillie avec transport.
Et il s’en fait quelques-uns chaque année, de ces mariages d’arrière-saison, de ces tristes mariages entre ces épaves de la vie.
La nuit est tombée, la lune se lève, toute rouge d’abord, puis pâlissant à mesure qu’elle monte dans le ciel ; et elle jette sur l’écume des vagues des lueurs blêmes, éteintes aussitôt qu’allumées.
Le bruit monotone du flot engourdit la pensée ; et une tristesse démesurée vous pénètre l’âme et le corps, venue de la solitude infinie de la terre et du ciel.
Soudain, des mots bizarres passent dans le vent, criés plutôt que parlés, et deux grandes filles démesurément hautes apparaissent, marchant d’un pas qui sautille, du pas long et rapide des Anglaises. Puis elles s’arrêtent, immobiles, et regardent l’océan. Leurs cheveux répandus dans le dos se soulèvent à la brise, et serrées en des caoutchoucs gris, elles ressemblent à des poteaux télégraphiques qui porteraient des crinières.
De toutes les épaves, celles-là sont les plus ballottées. A tous les coins du monde il en échoue ; il en traîne dans toutes les villes où la mode a passé.
Elles rient, de leur rire grave, parlent fort de leurs voix d’homme sérieux, et on se demande quel singulier plaisir ces grandes filles, qu’on rencontre partout, sur les plages désertes, dans les bois profonds, dans les villes bruyantes et dans les vastes musées pleins de chefs-d’œuvre, peuvent ressentir à contempler sans cesse des tableaux, des monuments, de longues allées mélancoliques et des flots moutonnant sous la lune, sans jamais rien comprendre à tout cela.
Vérités fantaisistes
(Gil Blas, 7 octobre 1884)
Je ne connais ni M. Lefèvre, ni M. Arène, mais j’ai fait deux visites au pays dont M. Lefèvre a si fort malmené les femmes, défendues si énergiquement par M. Arène.
La querelle des deux journalistes importe peu, d’ailleurs.
Mais en apprenant que les dames corses avaient des mœurs aussi légères, j’ai regretté amèrement de n’avoir pas mieux employé mon temps là-bas. Je m’étais laissé dire, au contraire, par tous les officiers qui ont séjourné dans cette île, qu’il n’y fallait guère compter sur des amourettes ; – et je me l’étais tenu pour dit.