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Naufragés de la Lune

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Naufragés de la Lune
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Le capitaine se précipita vers la première personne qui se mit à bouger sous ses couvertures, afin de lui prêter assistance. Mais il s’arrêta une seconde en voyant qui c’était, et poussa un petit grognement de déception.

On ne peut pas gagner à tous les coups ! Et un capitaine doit faire son devoir, quel qu’il soit. Il se pencha vers le corps recroquevillé qui essayait de se redresser et il demanda avec beaucoup de sollicitude :

— Comment vous sentez-vous, Miss Morley ?

* * *

Avoir été accaparé par la télévision était à la fois la meilleure et la pire des choses qui ait pu arriver au docteur Lawson. Cela avait fortifié sa confiance en lui-même, en le convainquant que le monde qu’il avait toujours affecté de mépriser était réellement intéressé par ses capacités scientifiques. (Il ne se rendait pas compte que cet intérêt était éphémère et qu’on le laisserait tomber dès que l’affaire du Séléné serait terminée.) Cela lui avait donné la possibilité d’exprimer son amour et son dévouement très sincères pour l’astronomie – une passion qui avait d’ailleurs été quelque peu refroidie par le fait de vivre exclusivement dans un milieu d’astronomes. En outre cette affaire – et c’était aussi une chose agréable – lui avait rapporté pas mal d’argent.

Mais l’émission à laquelle il participait maintenant était presque de nature à le confirmer dans sa vieille opinion que les représentants de l’espèce humaine, quand ils ne sont pas des brutes, sont des fous. Cela, toutefois, n’était guère la faute des Informations Interplanétaires, qui n’avaient pas pu résister au désir de combler le vide pendant les heures où rien de spectaculaire ne se passait sur le radeau.

Le fait que Lawson se trouvait sur la Lune et que ceux qu’il allait étriller étaient sur la Terre n’avait présenté qu’un problème mineur que les techniciens de la T.V. avalent déjà résolu à maintes reprises dans le passé. Toutefois l’émission n’était pas donnée en direct ; elle avait été enregistrée, afin que l’on pût couper les silences dans le dialogue dus au fait que les ondes devaient parcourir le chemin de la Terre à la Lune ou vice-versa. Ces silences, bien que brefs, auraient été agaçants pour le téléspectateur. Celui-ci, non prévenu, aurait été incapable de se rendre compte qu’il suivait une discussion se déroulant sur presque quatre cent mille kilomètres.

L’Ingénieur en Chef Lawrence, couché sur le dos dans la mer de poussière, et contemplant le ciel vide, écoutait cette émission. C’était la première fois qu’il pouvait prendre quelque repos depuis il ne savait plus combien d’heures. Mais son esprit était encore trop actif pour qu’il lui fût possible de dormir. En outre, il n’avait jamais su comment faire pour se livrer au sommeil dans un scaphandre, et il n’éprouvait pas le besoin de l’apprendre maintenant car le premier des igloos qui devaient être amenés sur les lieux avait déjà quitté Port Roris et serait bientôt là. Alors il pourrait confortablement prendre un repos bien gagné et dont il avait le plus grand besoin.

Malgré toutes les affirmations des fabricants, personne ne pouvait se comporter efficacement dans un scaphandre pendant plus de vingt-quatre heures – et cela pour toutes sortes de raisons évidentes et pour d’autres qui l’étaient moins. Il y a, par exemple, cette irritante incommodité – connue sous le nom de « démangeaison des astronautes » – qui affecte le bas du dos ou des endroits moins accessibles encore, et qui se manifeste lorsqu’on a été emprisonné toute une journée dans un scaphandre. Les médecins déclarent que ce mal est purement psychologique, et plusieurs d’entre eux, spécialistes de l’espace, sont héroïquement restés enfermés pendant une semaine et plus dans cette étroite prison pour prouver qu’ils avaient raison. Mais cette démonstration n’eut aucun effet général.

La mythologie des scaphandres est un sujet immense et complexe. On n’a jamais su exactement pourquoi le fameux modèle de 1970 était appelé « La Fille d’Acier », ni pourquoi celui de 2010 était nommé « La Chambre des Horreurs. » Mais pour ce dernier toutefois, d’aucuns prétendent qu’il avait été dessiné par une femme-ingénieur assez sadique, et résolue à se venger diaboliquement sur le sexe opposé.

Mais Lawrence se sentait relativement à l’aise dans le modèle qu’il portait, tandis qu’il écoutait d’enthousiastes amateurs exposer leurs idées. Peut-être, se disait-il – bien qu’il jugeât la chose improbable – y aurait-il, parmi les élucubrations de ces penseurs déchaînés, une vue pratique et utilisable ? Pareille chose était déjà arrivée. C’est pourquoi il écoutait les suggestions présentées beaucoup plus patiemment que ne le faisait le docteur Lawson lui-même. Celui-ci, c’était visible, ne pouvait pas souffrir les inventions des fous.

Il était en train de bousculer un ingénieur amateur de Sicile, qui proposait d’évacuer la poussière autour du bateau aux moyens de jets d’air dirigés de façon convenable. Ce projet était typique, et donnait une idée de ce qu’étaient les autres. Même quand ceux-ci ne contenaient pas une erreur scientifique fondamentale, ils ne résistaient pas à un examen sur le plan pratique. On pouvait évidemment « souffler » la poussière, mais à condition d’avoir une provision d’air illimitée ! Tandis que le Sicilien parlait avec volubilité dans un mélange d’italien et d’anglais, Lawson s’était livré à quelques rapides calculs.

— J’estime, Signor Gustalli, dit-il, qu’il vous faudrait au moins cinq tonnes d’air par minute pour faire dans la poussière un trou assez grand pour qu’il soit utilisable. Or il est absolument impossible d’en amener en telle quantité sur les lieux.

— Mais vous pourriez récupérer l’air et vous en servir indéfiniment.

— Je vous remercie, Signor Gustalli, trancha le directeur du débat. Voici maintenant Mr. Robertson de London, Ontario. Quel est votre plan, Mr. Robertson ?

— Je suggère une congélation.

— Une minute, protesta Lawson. Comment pensez-vous congeler de la poussière ?

— D’abord, je la saturerais d’eau. Ensuite j’y plongerais des tubes réfrigérateurs et transformerais toute la masse en glace. Cela maintiendrait la poussière en place et ensuite il serait facile de creuser jusqu’au bateau.

— C’est une idée intéressante, admit Tom comme à regret. En tout cas elle n’est pas aussi folle que celles qu’on nous a proposées jusqu’ici. Mais la quantité d’eau qui serait nécessaire dépasse les possibilités. Rappelez-vous que le bateau est sous une couche de quinze mètres de poussière.

— Qu’est-ce que cela représente en pieds ? demanda le Canadien sur un ton qui indiquait qu’il était encore un adversaire résolu du système métrique.

— Cinquante pieds – comme vous le savez certainement. Tout compte fait – d’après les calculs auxquels je viens de me livrer rapidement – il faudrait, pour que l’opération fût efficace, au moins cent tonnes d’eau. Et avez-vous songé au poids que représenterait le matériel de réfrigération ?

Lawrence était très impressionné par les démonstrations de l’astronome. A l’inverse de beaucoup d’hommes de science qu’il avait connus, Lawson possédait un sens très poussé des réalités pratiques. Il était aussi un calculateur rapide. Habituellement, quand un astronome ou un physicien se livrait mentalement à une prompte estimation, il commettait des erreurs parfois considérables, des écarts presque incroyables. Pour autant que Lawrence pouvait en juger, Tom voyait juste du premier coup.

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