Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Et puis un soir, Becca parla.
Elle attendit que Philippe et elle soient seuls dans le salon. Les hautes fenêtres étaient ouvertes sur le parc. Il faisait doux et la nuit était tranquille. Philippe avait annulé un dîner. Il n’avait pas envie de sortir.
— Je n’aime plus sortir. J’ai de moins en moins envie de voir des gens… Est-ce grave, docteur Becca ? Je vais finir comme un vieux con…
Becca avait pris un air malicieux et avait dit que ça lui convenait très bien. Son projet était au point, elle pouvait en parler maintenant.
— J’ai trouvé… Au nord-est de Londres… Une petite église avec de grandes dépendances vides… Le pasteur est d’accord pour que nous disposions des communs… J’ai cherché longtemps. Je voulais trouver un quartier où cela aurait un sens de faire un refuge…
— Et vous voulez faire quoi ?
— Un abri pour femmes seules. Ce sont elles, les plus malheureuses dans la rue. On les bat, on les vole, on les viole quand elles sont jeunes. On les frappe quand elles sont vieilles. On leur casse les dents. Elles ne savent pas se défendre… On commencera avec une quinzaine de lits et, si tout va bien, on s’agrandira… On fera cantine aussi. Un repas chaud à midi et un repas chaud le soir. Mais de bons repas, pas des trucs mous et fades qu’on vous jette dans une assiette en carton. J’aimerais qu’il y ait des légumes frais et des fruits. De la vraie viande, pas de l’avariée… J’aimerais qu’on serve les gens, qu’ils ne fassent pas la queue comme des numéros. Qu’on mette des nappes blanches sur les tables. J’ai tout organisé dans ma tête. Vous m’écoutez ?
— Je vous écoute, Becca, disait Philippe en souriant.
Becca s’échauffait, elle déroulait son projet comme un bâtisseur de cathédrales dévoile les plans des ogives, des cintres, des piliers, des allées et contre-allées.
— Je voudrais créer un lieu où les femmes de la rue se sentent chez elles. Un endroit un peu comme une maison. Pas un asile froid et anonyme où on change de chambre et de lit chaque soir… Je ne veux pas non plus qu’elles restent parquées dans une réserve comme des bêtes curieuses. Je voudrais qu’elles aient l’occasion de rencontrer des femmes dites « normales »…
Elle trébuchait sur le mot et s’arrêtait.
— Continuez Becca, l’encourageait Philippe.
— Qu’il y ait un échange entre ces femmes. Et que ce ne soit pas de la charité pure… On leur donnerait des cours de peinture, de dessin, de danse, de poterie, de piano, de yoga, de cuisine. Cela m’a fait du bien à moi de faire la cuisine… Les récompenser de leur travail si elles fabriquent des objets. Par exemple, on pourrait faire payer les repas en demandant qu’en échange, elles donnent un gâteau qu’elles ont fait, une écharpe qu’elles ont tricotée, une petite sculpture en terre glaise. C’est sûrement utopique, mais j’ai envie d’essayer… Et, en commençant petit, je ne serai pas déçue si tout s’écroule…
— Et moi, je ferai quoi, à part vous donner l’argent pour ouvrir le centre ?
— Je vais avoir besoin de vous pour tenir les comptes et tout organiser. Ça va être un vrai travail de faire vivre tous ces gens ensemble…
— Je ne travaille qu’à mi-temps. Je passerai la matinée au bureau et l’après-midi avec vous…
— Et puis, ce qui serait bien aussi, ce serait de leur trouver du travail… D’en refaire des personnes qui peuvent s’assumer. Qui savent se présenter, faire un petit boulot de rien du tout, mais un petit boulot. Comme ça, l’abri ne serait qu’une étape dans leur vie… Quand vous avez dormi la nuit sous la pluie, que vous avez été dérangée par des gens en train de se battre ou de s’insulter, vous ne savez plus comment vous présenter, vous adresser à l’autre, vous perdez vos manières, votre vocabulaire… Vous vous sentez sale… On pourrait faire tout ça ensemble… Je vais avoir besoin d’un homme pour faire régner la loi…
— Va falloir que je joue du biceps ?
— Pas forcément… vous savez, l’autorité, ça se devine, vous n’aurez pas besoin de faire le coup de poing !
— Je suis heureux de ce projet, Becca, vraiment heureux… On commence quand ?
— Euh… quand on aura l’argent…
— Vous avez une idée, je suppose…
Becca disait oui, oui, avec le pasteur Green, on a établi un budget et voilà…
Elle montrait des chiffres pour un mois, six mois, un an…
— Ce qui serait bien, c’est qu’on parte sur l’hypothèse d’un an…
Philippe regardait les chiffres. Becca avait bien travaillé. C’était net, clair, détaillé. Elle l’observait, inquiète.
— Vous n’allez pas reculer, n’est-ce pas ?
Il souriait, disait que non ! Au grand jamais…
— Comme ça, ajoutait Becca, si on travaille cet été, on est prêts en septembre…
Philippe fit venir des représentants de Sotheby’s et Christie’s chez lui.
Il leur proposa un Butterfly painting de Damian Hirst, estimé à huit cent mille dollars, un chandelier de David Hammons, estimé un million trois.
C’est Sotheby’s qui fut chargé de la vente.
Puis il appela son ami, Simon Lee, un marchand d’art londonien réputé, pour lui vendre un Center Fall de Cindy Sherman.
Et il rédigea un chèque à Becca.
Elle dut s’asseoir pour le lire.
— C’est trop ! Beaucoup trop !
— Vous savez, si j’ai bien lu votre projet, vous allez avoir besoin de beaucoup d’argent… Il faudra installer des chambres, des toilettes, des douches, un chauffage, une cuisine entière… Cela va coûter cher.
— Pas à mon nom, le chèque, dit Becca, mais à celui de notre fondation… Il va falloir lui trouver un nom, ouvrir un compte en banque.
Elle marqua une pause, puis s’exclama :
— Philippe ! Enfin ! Vous vous rendez compte du cadeau que vous allez faire à tous ces gens…
— Si vous saviez ce que je me sens bien ! Avant, j’avais un étau à la hauteur de la poitrine, je n’arrivais pas à respirer… Il a disparu. Vous avez remarqué ? Je respire maintenant, je respire !
Il se frappa les poumons et sourit.
— Ma vie a changé, cette année, et je m’en suis à peine aperçu… Je me croyais à l’arrêt, j’étais juste en train de muer lentement… J’ai dû être affreusement ennuyeux !
— C’est souvent comme ça. On change sans s’en apercevoir…
— Vous savez qu’en me faisant vendre en ce moment, vous me faites faire une très bonne affaire…, dit-il, l’air malicieux.
— Ah oui ?
— C’est le moment de vendre, le marché est reparti à la hausse, mais ça ne va pas durer… Le marché de l’art n’est plus qu’un marché tout court. Le mot « art » a disparu… Après une année difficile, la spéculation a repris. Les ventes aux enchères battent tous les records. L’art est devenu la valeur refuge d’un milieu totalement déconnecté du monde réel.
— Mais les artistes, ils ne peuvent pas réagir ? Protester ?
— Des artistes reconnus se sont mis à produire en grande quantité pour satisfaire à la demande. Richard Prince, par exemple, vous le connaissez ?
Becca secoua la tête.
— Je suis nulle en art moderne.
— Une Nurse Painting de Richard Prince qui se vendait soixante mille dollars en 2004 a atteint les neuf millions de dollars en mai 2008 chez Sotheby’s à New York ! Face à cette situation, Richard Prince s’est mis à produire à la chaîne. Son travail s’est appauvri, standardisé. Beaucoup d’artistes connus ont fait comme lui au détriment de la créativité et de la qualité… Et pendant ce temps-là, les galeries qui font un vrai travail pour dénicher de jeunes artistes rament. Elles n’ont plus d’argent…