Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Elle attrapait la laisse de Du Guesclin. Ils partaient dans les rues de Paris. Elle avançait à vive allure, la cadence de ses pas entraînait sa pensée. Du Guesclin trottait en avant, ouvrant la marche et écartant les passants.
Elle marchait, marchait et tout se mettait en place comme sur le plateau d’un théâtre dont elle était le grand régisseur.
À gauche, dans un coin de la scène, Petit Jeune Homme…
Elle ne lui avait pas encore trouvé de nom…
Elle l’imagine maladroit, emprunté, habillé d’un pull tricoté gris foncé, d’une chemise blanche, d’une cravate bleu marine, d’un long pantalon en flanelle gris. Les ailes du nez irritées, le front brillant, des poils fins sur le menton. Ses yeux sont pâles, presque transparents. Il se tord, se tasse, se trouble, se tricote un air. Tout est de guingois chez lui.
M. et Mme Boisson tenaient le rôle des parents de Petit Jeune Homme. Froids, raides, avec l’égoïsme tranquille de ceux qui ne se posent jamais de questions et regardent passer la vie, immobiles.
Leur appartement servait de décor, les coupes à champagne enfermées dans le buffet vitré, les tapis sur lesquels il est interdit de glisser, le plateau de bouteilles d’apéritif qu’on sort le dimanche à midi pour recevoir la famille ou des amis, le petit coussin que Mme Boisson place sous ses reins pour être confortable, le gros poste de radio sur lequel ils écoutent les bruits du monde : les discours du général de Gaulle, l’élection du président de la République au suffrage universel, la fin de la guerre d’Algérie, la mort d’Édith Piaf, Henri Tisot qui imite le général, la bénédiction du pape Jean XXIII, le tour de France remporté par Eddy Merckx, la construction du mur de Berlin, le premier étudiant noir dans une université américaine, le droit des femmes de travailler sans l’autorisation de leur mari…
Petit Jeune Homme se dit que le monde est en train de changer même si rien ne change chez lui. M. et Mme Boisson secouent la tête en affirmant que tout fiche le camp, que le monde va à vau-l’eau, la place d’une femme n’est certainement pas dans un bureau ! Qui s’occupera des enfants ?
Son Petit Jeune Homme ne ressemble pas à M. Boisson.
Chaque jour, il s’en éloigne. Il s’habille de détails et grandit. Joséphine lui ajoute du moelleux, des élans d’audace, une vraie curiosité, la générosité de celui qui veut apprendre. Il ne prépare plus Polytechnique, mais l’agrégation d’histoire… Elle lui confie ses peurs, son complexe d’infériorité, ses maladresses. Il rougit comme elle, perd ses moyens, balbutie.
Dans le coin gauche du théâtre, aux côtés de Petit Jeune Homme, se tient Geneviève. Joséphine aime beaucoup Geneviève. Elle feuillette Modes et Travaux pour l’habiller, tire sur ses cheveux frisottés pour la coiffer, lui met des rouleaux, lui épile la moustache, lui invente une démarche… Mais Geneviève reste timide, empotée, effacée.
À droite de la scène, Cary Grant et son monde. Ses parents. Son père, en train de boire et de gueuler au pub, de claquer le derrière des filles, un homme rougeaud, brutal qui dégage une forte odeur d’ammoniaque en rentrant de sa journée de travail et a les doigts rongés par les produits qu’il manipule… Sa mère, délicate, raffinée, au col froufroutant de dentelles, aux longues mains fines qui se plaint des fins de mois difficiles en ramenant sur sa poitrine un châle à impressions cachemire. Elle grappille des pièces de monnaie pour payer des leçons de piano à son fils et en faire un gentleman. Elle lui enseigne les bonnes manières. Son père lui apprend à jurer. Quand ses deux parents s’affrontent le soir, le petit Cary se blottit sous la table et se bouche les oreilles pour ne pas entendre. Il se dit que c’est de sa faute. C’est lui qui est la cause de toutes leurs querelles. Et quand son père ne rentre pas le soir, il pense qu’il est mort et pleure dans son lit… Il est partagé entre les désirs de sa mère et les cris de son père qui le force à se battre dans les pubs pour être un homme, un vrai. Il ne sait plus qui il est. Il est déjà double… Joséphine ajoutait la pluie fine dans les rues de Bristol, les quais où il va se promener, le soir, pour voir les bateaux prendre la mer, il rêve d’Amérique et aperçoit parfois des passagers illustres qui embarquent. Un soir, il croise Douglas Fairbanks qui part pour Hollywood…
Un jour, il fera du cinéma…
Joséphine avait acheté quatre cahiers noirs moleskine. Deux cent quarante pages de papier blanc chacun. Un pour Cary Grant, un pour Petit Jeune Homme, un pour les personnages secondaires, le dernier pour les généralités. Elle avait acheté également tous les livres parus sur Cary Grant. Elle soulignait au Stabilo jaune les détails à utiliser, au Stabilo vert les propos de l’acteur à reproduire, au Stabilo rose les péripéties de sa vie à retenir. Elle faisait des fiches, vérifiait, ordonnait… Elle s’enfermait pendant de longues heures et travaillait.
Son bureau ressemblait à un atelier de menuisier. Tous les outils étaient en place : ordinateur, fiches, papier blanc pour prendre des notes, cahiers noirs, Bic et crayons, agrafeuse, taille-crayon, gommes, ciseaux, photos et un transistor branché sur TSF Jazz.
La musique, c’était pour Du Guesclin, enroulé sur la barre du bureau, la tête reposant sur ses pieds. Quand le téléphone sonnait, il dressait la tête, irrité qu’on le dérange…
Les personnages se développaient et, petit à petit, l’histoire se dessinait.
Il fallait de la patience, attendre que tout se mette en place, ne rien brusquer. Laisser le silence, ou ce qu’elle croyait être le silence, œuvrer, remplir les blancs. Et parfois, elle était impatiente… Mais bientôt, tout serait prêt. Les personnages seraient achevés, habillés de pied en cap, les décors dressés, elle pourrait frapper les trois coups…
L’histoire commencerait.
— Alors ? demandait Gaston Serrurier au téléphone. On est fin juin. Ça avance, ce livre ?
— Je construis les fondations, répondait Joséphine.
Hortense et Zoé étaient parties faire des courses, traîner à la terrasse des cafés et la journée commençait. Elle leur avait demandé de ne pas rentrer avant cinq heures du soir. Ou si vous rentrez, vous me laissez travailler en paix, interdiction de me parler !
— Je peux lire quand ? demandait Serrurier.
— Oh là là ! Je n’en suis pas là ! Je suis en train de construire les personnages…
— Mais vous avez une histoire ?
— Oui, et celle-là, j’en suis sûre, elle ne m’échappera pas…
Elle avait revu les deux grosses dames dans la rue. Elle continuait de penser que cela ferait une nouvelle formidable. Mais, pour l’instant, elle les laissait de côté. La mère et son chemisier en crêpe de soie décolleté sur une large poitrine, son éternel sourire ripoliné en rouge vif, la fille, engoncée dans un tailleur bleu marine en gabardine comme dans une doudoune d’hiver. Ou alors, se ravisait-elle en faisant la queue à la boulangerie, je pourrais les faire entrer dans la famille de Petit Jeune Homme. Oui ! C’est ça ! Une grosse tante et sa grosse fille, cousine de Petit Jeune Homme, qui viennent déjeuner le dimanche… Petit Jeune Homme les observe, inquiet. Il se demande si, lui aussi, il ne va pas être dévoré tout cru par ses parents. Cela me ferait une histoire parallèle…
Elle marquait l’idée dans son cahier « généralités » et attendait qu’elle mûrisse.
— Et vous comptez vous mettre à écrire quand ? reprenait Serrurier.
— Je ne sais pas… Ce n’est pas moi qui décide, ce sont les personnages. Quand ils seront finis, que j’aurai mis toutes les pièces en place, ils s’animeront et l’histoire démarrera…