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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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En effet, le calife avait ordonné à une des femmes qui étaient près de lui de chanter sur son luth, et elle commençait à chanter. Les paroles qu’elle chanta étaient fort passionnées, et le calife, persuadé qu’elle les chantait par ordre de Schemselnihar, qui lui avait donné souvent de pareils témoignages de tendresse, les expliqua en sa faveur. Mais ce n’était pas l’intention de Schemselnihar pour cette fois; elle les appliquait à son cher Ali Ebn Becar, et elle se laissa pénétrer d’une si vive douleur d’avoir devant elle un objet dont elle ne pouvait plus soutenir la présence, qu’elle s’évanouit. Elle se renversa sur le dos de la chaise, qui n’avait pas de bras d’appui, et elle serait tombée si quelques-unes de ses femmes ne l’eussent promptement secourue. Elles l’enlevèrent et l’emportèrent dans le salon.

Thaher, qui était dans la galerie, surpris de cet accident, tourna la tête du côté du prince de Perse, et, au lieu de le voir appuyé contre la jalousie pour regarder comme lui, il fut extrêmement étonné de le voir étendu à ses pieds, sans mouvement. Il jugea par là de la force de l’amour dont ce prince était épris pour Schemselnihar, et il admira cet étrange effet de sympathie, qui lui causa une peine mortelle à cause du lieu où ils se trouvaient. Il fit cependant tout ce qu’il put pour faire revenir le prince, mais ce fut inutilement. Ebn Thaher était dans cet embarras, lorsque la confidente de Schemselnihar vint ouvrir la porte de la galerie et entra hors d’haleine, et comme une personne qui ne savait plus où elle en était: «Venez promptement, s’écria-t-elle, que je vous fasse sortir. Tout est ici en confusion, et je crois que voici le dernier de nos jours.

– Hé! comment voulez-vous que nous partions? répondit Ebn Thaher d’un ton qui marquait sa tristesse. Approchez, de grâce, et voyez en quel état est le prince de Perse.» Quand l’esclave le vit évanoui, elle courut chercher de l’eau sans perdre le temps à discourir, et revint en peu de moments.

Enfin le prince de Perse, après qu’on lui eut jeté de l’eau sur le visage, reprit ses esprits. «Prince, lui dit alors Ebn Thaher, nous courons risque de périr ici, vous et moi, si nous y restons davantage: faites donc un effort, et nous sauvons au plus vite.» Il était si faible qu’il ne put se lever tout seul. Ebn Thaher et la confidente lui donnèrent la main, et, le soutenant des deux côtés, ils allèrent jusqu’à une petite porte de fer qui s’ouvrait sur le Tigre. Ils sortirent par là et s’avancèrent jusque sur le bord d’un petit canal qui communiquait au fleuve. La confidente frappa des mains, et aussitôt un petit bateau parut et vint à eux avec un seul rameur. Ali Ebn Becar et son compagnon s’embarquèrent, et l’esclave confidente demeura sur le bord du canal. D’abord que le prince se fut assis dans le bateau, il étendit une main du côté du palais, et mettant l’autre sur son cœur: «Cher objet de mon âme, s’écria-t-il d’une voix faible, recevez ma foi de cette main, pendant que je vous assure de celle-ci que mon cœur conservera éternellement le feu dont il brûle pour vous.»

En cet endroit, Scheherazade s’aperçut qu’il était jour. Elle se tut, et la nuit suivante elle reprit la parole dans ces termes:

CLXIX NUIT.

Cependant le batelier ramait de toute sa force, et l’esclave confidente de Schemselnihar accompagna le prince de Perse et Ebn Thaher en marchant sur le bord du canal jusqu’à ce qu’ils furent arrivés au courant du Tigre. Alors, comme elle ne pouvait aller plus loin, elle prit congé d’eux et se retira.

Le prince de Perse était toujours dans une grande faiblesse. Ebn Thaher le consolait et l’exhortait à prendre courage: «Songez, lui dit-il, que quand nous serons débarqués, nous aurons encore bien du chemin à faire avant que d’arriver chez moi; car, de vous mener, à l’heure qu’il est et dans l’état où vous êtes, jusqu’à votre logis, qui est bien plus éloigné que le mien, je n’en suis pas d’avis; nous pourrions même courir risque d’être rencontrés par le guet.» Ils sortirent enfin du bateau; mais le prince avait si peu de forces qu’il ne pouvait marcher, ce qui mit Ebn Thaher dans un grand embarras. Il se souvint qu’il avait un ami dans le voisinage; il traîna le prince jusque là avec beaucoup de peine. L’ami les reçut avec bien de la joie, et quand il les eut fait asseoir, il leur demanda d’où ils venaient si tard. Ebn Thaher lui répondit: «J’ai appris ce soir qu’un homme qui me doit une somme d’argent assez considérable était dans le dessein de partir pour un long voyage. Je n’ai point perdu de temps, je suis allé le chercher, et en chemin, j’ai rencontré ce jeune seigneur que vous voyez, et à qui j’ai mille obligations; comme il connaît mon débiteur, il a bien voulu me faire la grâce de m’accompagner. Nous avons eu assez de peine à mettre notre homme à la raison. Nous en sommes pourtant venus à bout, et c’est ce qui est cause que nous n’avons pu sortir de chez lui que fort tard. En revenant, à quelques pas d’ici, ce bon seigneur, pour qui j’ai toute la considération possible, s’est senti tout à coup attaqué d’un mal qui m’a fait prendre la liberté de frapper à votre porte. Je me suis flatté que vous voudriez bien nous faire le plaisir de nous donner le couvert pour cette nuit.»

L’ami d’Ebn Thaher se paya de cette fable, leur dit qu’ils étaient les bienvenus, et offrit au prince, qu’il ne connaissait pas, toute l’assistance qu’il pouvait désirer. Mais Ebn Thaher, prenant la parole pour le prince, dit que son mal était d’une nature à n’avoir besoin que de repos. L’ami comprit par ce discours qu’ils souhaitaient de se reposer. C’est pourquoi il les conduisit dans un appartement, où il leur laissa la liberté de se coucher.

Si le prince de Perse dormit, ce fut d’un sommeil troublé par des songes fâcheux qui lui représentaient Schemselnihar évanouie aux pieds du calife, et l’entretenaient dans son affliction. Ebn Thaher, qui avait une grande impatience de se revoir chez lui, et qui ne doutait pas que sa famille ne fût dans une inquiétude mortelle, car il ne lui était jamais arrivé de coucher dehors, se leva et partit de bon matin, après avoir pris congé de son ami, qui s’était levé pour faire sa prière de la pointe du jour. Enfin il arriva chez lui; et la première chose que fit le prince de Perse, qui s’était fait un grand effort pour marcher, fut de se jeter sur un sofa, aussi fatigué que s’il eût fait un long voyage. Comme il n’était pas en état de se rendre en sa maison, Ebn Thaher lui fit préparer une chambre; et afin qu’on ne fût point en peine de lui, il envoya dire à ses gens l’état et le lieu où il était. Il pria cependant le prince de Perse d’avoir l’esprit en repos, de commander chez lui et d’y disposer à son gré de toutes choses. «J’accepte de bon cœur les offres obligeantes que vous me faites, lui dit le prince; mais que je ne vous embarrasse pas, s’il vous plaît; je vous conjure de faire comme si je n’étais pas chez vous. Je n’y voudrais pas demeurer un moment si je croyais que ma présence vous contraignit en la moindre chose.»

D’abord qu’Ebn Thaher eut un moment pour se reconnaître, il apprit à sa famille tout ce qui s’était passé au palais de Schemselnihar, et finit son récit en remerciant Dieu de l’avoir délivré du danger qu’il avait couru. Les principaux domestiques du prince de Perse vinrent recevoir ses ordres chez Ebn Thaher, et l’on y vit bientôt arriver plusieurs de ses amis qu’ils avaient avertis de son indisposition. Ces amis passèrent la meilleure partie de la journée avec lui; et si leur entretien ne put effacer les tristes idées qui causaient son mal, il en tira du moins cet avantage qu’elles lui donnèrent quelque relâche. Il voulait prendre congé d’Ebn Thaher sur la fin du jour, mais ce fidèle ami lui trouva encore tant de faiblesse qu’il l’obligea d’attendre au lendemain; cependant, pour contribuer à le réjouir, il lui donna le soir un concert de voix et d’instruments. Mais ce concert ne servit qu’à rappeler dans la mémoire du prince celui du soir précédent, et irrita ses ennuis au lieu de les soulager. De sorte que, le jour suivant, son mal parut avoir augmenté. Alors Ebn Thaher ne s’opposa plus au dessein que le prince avait de se retirer dans sa maison. Il prit soin lui-même de l’y faire porter, il l’accompagna, et quand il se vit seul avec lui dans son appartement, il lui représenta toutes les raisons qu’il avait de faire un généreux effort pour vaincre une passion dont la fin ne pouvait être heureuse ni pour lui, ni pour la favorite. «Ah! cher Ebn Thaher, s’écria le prince, qu’il vous est aisé de donner ce conseil, mais qu’il m’est difficile de le suivre! J’en conçois toute l’importance, sans pouvoir en profiter. Je l’ai déjà dit, j’emporterai avec moi dans le tombeau l’amour que j’ai pour Schemselnihar.» Lorsque Ebn Thaher vit qu’il ne pouvait rien gagner sur l’esprit du prince, il prit congé de lui et voulut se retirer.

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