Les Mille Et Une Nuits Tome II
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome II». Краткое содержание книги:
Le chef des eunuques et sa suite s’étant retirés, Schemselnihar retourna au salon, extrêmement affligée de la nécessité où elle se voyait de renvoyer le prince de Perse plus tôt qu’elle ne s’y était attendue. Elle le rejoignit les larmes aux yeux, ce qui augmenta la frayeur d’Ebn Thaher, qui en augura quelque chose de sinistre: «Madame, lui dit le prince, je vois bien que vous venez m’annoncer qu’il faut nous séparer. Pourvu que je n’aie rien de plus funeste à redouter, j’espère que le ciel me donnera la patience dont j’ai besoin pour supporter votre absence.
– Hélas! mon cher cœur, ma chère âme, interrompit la trop tendre Schemselnihar, que je vous trouve heureux et que je me trouve malheureuse, quand je compare votre sort avec ma triste destinée! Vous souffrirez sans doute de ne me voir pas; mais ce sera toute votre peine, et vous pourrez vous en consoler par l’espérance de me revoir. Pour moi, juste ciel! à quelle rigoureuse épreuve suis-je réduite! Je ne serai pas seulement privée de la vue de ce que j’aime uniquement, il me faudra soutenir celle d’un objet que vous m’avez rendu odieux. L’arrivée du calife ne me fera-t-elle pas souvenir de votre départ! Et comment, occupée de votre chère image, pourrai-je montrer à ce prince la joie qu’il a remarquée dans mes yeux toutes les fois qu’il m’est venu voir? J’aurai l’esprit distrait en lui parlant, et les moindres complaisances que j’aurai pour son amour seront autant de coups de poignard qui me perceront le cœur. Pourrai-je goûter ses paroles obligeantes et ses caresses? Jugez, prince, à quels tourments je serai exposée dès que je ne vous verrai plus.» Les larmes qu’elle laissa couler alors et les sanglots l’empêchèrent d’en dire davantage. Le prince de Perse voulut lui repartir, mais il n’en eut pas la force: sa propre douleur et celle que lui faisait voir sa maîtresse lui avaient ôté la parole.
Ebn Thaher, qui n’aspirait qu’à se voir hors du palais, fut obligé de les consoler en les exhortant à prendre patience. Mais l’esclave confidente vint l’interrompre: «Madame, dit-elle à Schemselnihar, il n’y a pas de temps à perdre: les eunuques commencent d’arriver, et vous savez que le calife paraîtra bientôt.
– Ô ciel! que cette séparation est cruelle! s’écria la favorite. Hâtez-vous, dit-elle à sa confidente; conduisez-les tous deux à la galerie qui regarde sur le jardin d’un côté et de l’autre sur le Tigre; et lorsque la nuit répandra sur la terre sa plus grande obscurité, faites-les sortir par la porte de derrière, afin qu’ils se retirent en sûreté.» À ces mots, elle embrassa tendrement le prince de Perse, sans pouvoir lui dire un seul mot, et alla au-devant du calife dans le désordre qu’il est aisé de s’imaginer.
Cependant l’esclave confidente conduisit le prince et Ebn Thaher à la galerie que Schemselnihar lui avait marquée; et lorsqu’elle les y eut introduits, elle les y laissa, et ferma sur eux la porte en se retirant, après les avoir assurés qu’ils n’avaient rien à craindre et qu’elle viendrait les faire sortir quand il en serait temps.
Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade, le jour, que je vois paraître, m’impose silence. Elle se tut, et reprenant son discours la nuit suivante:
CLXVIII NUIT.
Sire, poursuivit-elle, l’esclave confidente de Schemselnihar s’étant retirée, le prince de Perse et Ebn Thaher oublièrent qu’elle venait de les assurer qu’ils n’avaient rien à craindre. Ils examinèrent toute la galerie, et ils furent saisis d’une frayeur extrême lorsqu’ils connurent qu’il n’y avait pas un seul endroit par où ils pussent s’échapper, au cas que le calife ou quelques-uns de ses officiers s’avisassent d’y venir.
Une grande clarté qu’ils virent tout à coup du côté du jardin, au travers des jalousies, les obligea de s’en approcher pour voir d’où elle venait. Elle était causée par cent flambeaux de cire blanche qu’autant de jeunes eunuques noirs portaient à la main. Ces eunuques étaient suivis de plus de cent autres plus âgés, tous de la garde des dames du palais du calife, habillés et armés d’un sabre, de même que ceux dont j’ai déjà parlé; et le calife marchait après eux, entre Mesrour, leur chef, qu’il avait à sa droite, et Vassif, leur second officier, qu’il avait à sa gauche.
Schemselnihar attendait le calife à l’entrée d’une allée, accompagnée de vingt femmes, toutes d’une beauté surprenante et ornées de colliers et de pendants d’oreilles, de gros diamants et d’autres, dont elles avaient la tête couverte. Elles chantaient au son de leurs instruments et formaient un concert charmant. La favorite ne vit pas plus tôt paraître ce prince, qu’elle s’avança et se prosterna à ses pieds; mais, faisant cette action: «Prince de Perse, dit-elle en elle-même, si vos tristes yeux sont témoins de ce que je fais, jugez de la rigueur de mon sort. C’est devant vous que je voudrais m’humilier ainsi. Mon cœur n’y sentirait aucune répugnance.»
Le calife fut ravi de voir Schemselnihar. «Levez-vous, Madame, lui dit-il, approchez-vous. Je me sais mauvais gré à moi-même de m’être privé si longtemps du plaisir de vous voir.» En achevant ces paroles, il la prit par la main, et, sans cesser de lui dire des choses obligeantes, il alla s’asseoir sur le trône d’argent que Schemselnihar lui avait fait apporter. Cette dame s’assit sur un siège devant lui, et les vingt femmes formèrent un cercle autour d’eux sur d’autres sièges, pendant que les jeunes eunuques se dispersèrent dans le jardin, à certaine distance les uns des autres, afin que le calife jouît du frais de la soirée plus commodément.
Lorsque le calife fut assis, il regarda autour de lui, et vit avec une grande satisfaction tout le jardin illuminé d’une infinité d’autres lumières que les flambeaux que tenaient les jeunes eunuques; mais il prit garde que le salon était fermé; il s’en étonna et en demanda la raison. On l’avait fait exprès pour le surprendre. En effet, il n’eut pas plus tôt parlé, que les fenêtres s’ouvrirent toutes à la fois, et qu’il le vit illuminé au dehors et en dedans d’une manière tout autrement bien entendue qu’il ne l’avait vu auparavant. «Charmante Schemselnibar, s’écria-t-il à ce spectacle, je vous entends: vous avez voulu me faire connaître qu’il y a d’aussi belles nuits que les plus beaux jours. Après ce que je vois, je n’en puis disconvenir.»
Revenons au prince de Perse et à Ebn Thaher, que nous avons laissés dans la galerie. Ebn Thaher ne pouvait assez admirer tout ce qui s’offrait à sa vue: «Je ne suis pas jeune, dit-il, et j’ai vu de grandes fêtes en ma vie; mais je ne crois pas que l’on puisse rien voir de si surprenant, ni qui marque plus de grandeur. Tout ce qu’on nous dit des palais enchantés n’approche pas du prodigieux spectacle que nous avons devant les yeux. Que de richesses et de magnificence à la fois!»
Le prince de Perse n’était pas touché de tous ces objets éclatants qui faisaient tant de plaisir à Ebn Thaher. Il n’avait des yeux que pour regarder Schemselnihar, et la présence du calife le plongeait dans une affliction inconcevable: «Cher Ebn Thaher, dit-il, plût à Dieu que j’eusse l’esprit assez libre pour ne m’arrêter, comme vous, qu’à ce qui devrait me causer de l’admiration! Mais, hélas! je suis dans un état bien différent: tous ces objets ne servent qu’à augmenter mon tourment. Puis-je voir le calife tête à tête avec ce que j’aime, et ne pas mourir de désespoir? Faut-il qu’un amour aussi tendre que le mien soit troublé par un rival si puissant! Ciel! que mon destin est bizarre et cruel! Il n’y a qu’un moment que je m’estimais l’amant du monde le plus fortuné, et dans cet instant je me sens le cœur frappé d’un coup qui me donne la mort! Je n’y puis résister, mon cher Ebn Thaher: ma patience est à bout, mon mal m’accable, et mon courage y succombe.» En prononçant ces derniers mots, il vit qu’il se passait quelque chose dans le jardin qui l’obligea de garder le silence et d’y prêter son attention.