Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
– Si j’attends, je suis mort, dit Pardaillan.
Dans le même instant, il saisit la masse à deux mains, et il marcha!… Il ne s’élança pas, il marcha. Souple, nerveux, effrayant à voir en cette suprême seconde, il fit trois pas. Et alors, la masse énorme se souleva, tournoya au-dessus de sa tête, siffla, s’abattit; des coups sourds, de brefs soupirs de bêtes assommées, des corps qui tombaient d’une pièce, le nez à terre, des crânes fracassés; puis un tumulte effroyable, un désordre furieux dans la bande qui oubliait toute discipline; toute consigne de silence; et des hurlements de malédictions et cela tout couvert par les mugissements de l’orgue, le son du glas, les voix lointaines et terribles qui clament: «Dies iræ! Dies illa!…»
Pardaillan était au centre de la bande affolée qui tourbillonnait, hurlait, vociférait, essayait de lui porter le coup mortel… mais comment l’atteindre? La masse, la terrible masse de fer décrivait un cercle de mort! Campé sur ses deux jambes, comme s’il eût été là de toute éternité, sans un mot, avec un pétillement rouge au coin des yeux où flambait le rire extravagant d’une triomphante ironie, il n’avait au-dessus du torse, au-dessus de la tête, qu’un mouvement uniforme et foudroyant des deux bras manœuvrant la masse…
Dans la bande, un recul désordonné. Sept cadavres sur le plancher. Et dans ce recul de folie, toute une grappe humaine était poussée dans le trou! Un homme tombait, se raccrochait, en entraînait un autre, et ils étaient cinq qui disparaissaient avec un effroyable hurlement!…
Et alors, après cette attaque qui avait peut-être duré trois secondes, Pardaillan se mettait en marche! Il ne choisissait pas! Il allait droit devant lui, ne s’inquiétant pas de frapper, laissant à la masse énorme le soin de choisir des victimes, dans le bondissement échevelé de la bande disloquée, émiettée, éperdue d’épouvante!
Lorsqu’il atteignit l’autre extrémité de la grande salle, il se retourna et se reposa une seconde sur sa masse, et il apparut ruisselant de sueur, un râle aux lèvres, son large torse soulevé par l’effort précipité de la respiration, sa tête pâle terrible à voir avec le flamboiement d’éclairs, jailli de ses yeux, ses narines dilatées, le rire de silence et de démence, le rire épouvantable qui lui retroussait les lèvres…
Il se reposa une seconde. Et dans cette seconde, comme à travers un brouillard rouge, il vit sur le plancher une douzaine de corps recroquevillés dans des poses de terreur, il vit le plancher jonché d’épées brisées et de masques en treillis de fer, il vit de larges flaques de sang, et sur les murs, des éclaboussures rouges… Et contre un des panneaux, à l’endroit sans doute où se trouvait la porte, quelques hommes qui furieusement frappaient du pommeau de leurs épées, qui appelaient de leurs voix délirantes d’angoisse!…
La porte fermée par un mécanisme ne s’ouvrait pas!… Suprême précaution de Fausta qui avait voulu la mort de Pardaillan, sans espoir de fuite… peut-être sans possibilité qu’elle cédât elle-même à la pitié!…
La porte ne s’ouvrait pas!… Les clameurs de l’orgue et des chants funèbres couvraient le tumulte des appels… Et si on les entendait, ces appels, on supposait que Pardaillan essayait une défense désespérée… et qu’il en tuait quelques-uns avant de mourir!…
Il comprit cela, lui! Et ils le comprirent aussi, eux! Car cessant tout à coup leurs vains appels, ils se réunirent en groupe, et farouches, avec des imprécations sauvages se ruèrent sur lui…
Deux pas en avant! Et la masse se lève! Cette masse que le bourreau a de la peine à soulever pour la laisser retomber une seule fois, la masse énorme recommence à tournoyer! Impossible d’approcher l’homme!… Ils reculent!… Et lui se remet en marche!
Il marcha d’un bout à l’autre de la salle et, brusquement, il fut secoué d’un rire nerveux: dans la fuite affolée, entrechoquée, bondissante, trois hommes encore venaient de tomber dans le trou noir!… Ils n’étaient plus que sept ou huit.
Et ceux-là étaient ivres d’épouvante, sans voix, à force de hurler leur désespoir…
Par trois fois encore, ils essayèrent de se ruer sur lui, de l’atteindre où ils pouvaient, au bras, au visage, aux jambes… À chaque fois, c’était un crâne qui sautait! La masse accomplissait sa besogne, tournait, rencontrait une tête, une épaule, un bras, fracassait, broyait… Et tout à coup, Pardaillan vit qu’il était seul debout!… Alors sa masse lui tomba des mains. Il essaya de la soulever sans y parvenir, et murmura:
– Comment ai-je pu porter cela?…
Il regarda autour de lui. Et comme il avait du mal à respirer, il arracha le col de son pourpoint. Alors seulement, il vit l’effroyable massacre, et de pâle qu’il était, il devint livide. Une sorte de haine se déchaîna en lui contre la femme – une femme! -, la femme qui avait causé ces horreurs. Pendant un laps de temps qu’il ne put apprécier et qui dura peut-être une minute, il fut en proie à une folie de haine, et si Fausta lui fût apparue en ce moment, il l’eût tuée…
Puis il se calma, essuya de ses mains son visage rouge couvert de sueur, et il murmura:
– Pauvres gens!
Il s’essuya encore, croyant qu’il y avait encore de la sueur sur ses joues, et il s’aperçut qu’il pleurait…
Dans le palais, les voix funèbres psalmodiaient sa mort… Tout à coup, un grand silence se fit. Pardaillan comprit qu’on allait venir, qu’on allait ouvrir la porte et s’assurer que la besogne était terminée, c’est-à-dire qu’il avait été tué et précipité dans le fleuve. Cette pensée le fit tressaillir et lui rendit son sang-froid, en même temps qu’elle lui permit d’apprécier avec plus de justice la situation morale qui lui était faite.
– Chacun défend sa peau comme il peut, grogna-t-il C’est ici un champ de bataille. J’ai tué pour ne pas l’être. Mais puisque j’ai tant fait que de me défendre de mon vieux, il est temps de quitter ce logis.
En parlant ainsi, il guignait du coin de l’œil le trou où on avait voulu le précipiter: c’était en effet le seul passage ouvert pour une fuite. Il s’approcha du bord, se mit à genoux, regarda et ne vit rien que les ténèbres; mais au fond, il entendit très bien les eaux du fleuve qui se brisaient avec de sourds murmures et des glissements soyeux.
Il n’avait plus une seconde à perdre. Il s’accrocha des deux mains aux bords et, ainsi suspendu, se laissa plonger dans le trou; alors, du bout des pieds balancés dans le vide, il chercha… Et ce qu’il avait prévu arriva.
Cette salle des exécutions surplombait le fleuve, avons-nous dit. Elle ne faisait point partie de la bâtisse du palais. C’était une annexe. Le plancher reposait sur un échafaudage de madriers qui sortaient de l’eau. Les pieds de Pardaillan heurtèrent l’un de ces madriers. Ce madrier partait de quelque autre poutre et s’élevait en diagonale jusqu’au plancher.
Les pieds de Pardaillan, remontant et tâtonnant, suivirent cette ligne diagonale qui aboutissait presque à l’orifice du trou. Une sorte de plainte s’échappa alors des lèvres de Pardaillan: c’était le cri de joie de l’homme qui se sait sauvé!…
À la force des poignets, il remonta alors, jusqu’à ce qu’il sentit que le madrier était de plus en plus proche de l’orifice, de plus en plus rapproché de lui, et alors, cette poutre, il l’enlaça de ses deux jambes avec la frénétique puissance, de l’homme qui ne veut pas mourir, et quand il fut ainsi accroché, ses mains lâchèrent les bords du trou auxquels elles se cramponnaient; dans le même instant, il enlaça la poutre de ses deux bras… et il se laissa glisser…