Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
– Comme vous dites, monsieur le chevalier.
– Et comment fûtes-vous sauvées? Car enfin, vous le fûtes, puisque vous voilà saines et sauves et parfaitement gaillardes.
– Vous allez voir, continua la Roussotte. Quand j’eus la corde au cou, je me mis à réciter en moi-même une prière pour tâcher au moins de sauver mon âme, puisque je ne pouvais plus sauver mon corps. Ayant entrouvert un œil, je vis que les deux géants avaient disparu. Nous étions l’une en face de l’autre, à genoux, chacune avec notre corde au cou. Je ne sais quelle figure je pouvais faire, mais celle de Pâquette m’épouvanta. Je voulus lui parler, mais aucun mot ne sortit de ma gorge. Alors, monsieur le chevalier, oh! alors, il se passa une chose vraiment effrayante. Écoutez… Comme je regardais Pâquette que je voyais blanche comme une morte avec des traits tout retournés, je vis que la corde qu’elle portait au cou et qui était accrochée au plafond par l’autre bout, oui… cette corde se mit à se tendre!… Pâquette poussa un cri comme j’ai entendu quelquefois les chats en pousser de pareils, sur les toits, dans les nuits de mars. Au même instant, elle se mit debout. Et dans ce même instant, je sentis que la corde que j’avais à mon cou se tendait aussi et moi aussi, je poussai le même cri.
– Oui, le cri de chat sauvage, hein?
– Oui, monsieur le chevalier, dit la Roussotte ébahie. Et moi aussi je me mis debout!… Alors, j’essayai de défaire le nœud: impossible!… La corde se tendait. Elle m’attirait vers le plafond… mais elle se tendait lentement, si lentement, que je la voyais se tendre, monsieur. Oh! je voulus l’arrêter, je la saisis… Mais la corde continuait de se tendre… Je ne puis vous exprimer ce qu’il y avait d’horrible pour moi à voir cette corde se tendre avec cette lenteur; c’était mourir dans chaque seconde… Encore un peu, encore une petite secousse, et la corde m’enlèvera, je serai suspendue, je serai pendue.
– Tais-toi! Tais-toi! haleta Pâquette affolée.
– Quoi! n’est-ce pas ainsi que les choses se sont passées?…
– Oui! Mais tu racontes cela d’un air… il me semble que j’y suis encore!…
– Le fait est, dit Pardaillan, que c’était là une coquette façon de mourir…
– Oh! murmura Charles en frissonnant, cette Fausta est donc le génie de la perversion…
Il y eut un instant de silence, pendant lequel la Roussotte et Pâquette se remirent de leur émotion en vidant un gobelet de vin que Pardaillan leur versa de la dame-jeanne.
– J’en ai gardé la petite mort, reprit alors la Roussotte. Mais enfin, pour achever de vous raconter, voilà que je vois tout à coup la Pâquette qui saisit une chaise près d’elle juste au moment où sa corde, à elle, allait la soulever! Et elle grimpe sur la chaise. Dans mon dernier regard, je vois aussi un escabeau près de moi. Je l’attire, je monte! Nous voilà sauvées… sauvées pour dix minutes… car les maudites cordes, comme si de rien n’était, continuaient, à se tendre!… En sorte que nous étions toutes deux perchées comme des poules, ou si mieux vous aimez, nous étions comme deux ablettes au bout de deux lignes…
Et la Roussotte acheva cette comparaison par les gestes qu’elle crut les plus expressifs. Et il se dégageait de ce récit, de ces attitudes de la narratrice, une sorte de comique macabre, en sorte que Pardaillan ne pouvait s’empêcher de rire et de frissonner tout à la fois.
– Bon! Au bout de dix minutes, donc dix siècles, mes gentilshommes, dix agonies, dix morts! au bout de ce temps, dis-je, voilà les cordes retendues!… Plus d’espoir, alors!… Je me hisse sur la pointe des pieds, et tout d’un coup, comme dans une folie, je me mets à crier: «Grâce! Grâce!»
– Et moi aussi, dit la Pâquette. En entendant la Roussotte, je crie: «Grâce! Grâce!…»
– Et notez qu’il n’y avait personne!… Mais je crie de plus belle: «Grâce! Je ne le ferai plus!…» Alors, la corde s’arrêta tout à coup de se tendre! Et même elle se détend un peu!… «Grâce! Plus jamais je n’entrerai ici!…» La corde se détend!… Et voilà qu’une voix sortie de je ne sais où une voix qui me glace d’horreur, une voix pourtant douce, mais si dure, aussi, cette voix donc, bien qu’il n’y eût personne dans la pièce, nous dit: «Vous repentez-vous?…»
«- Oui! oh! oui! que nous crions en sanglotant toutes deux.
«- Essayerez-vous encore de surprendre des secrets sacrés?…
«- Jamais! oh! jamais!…
«- Eh bien, pour cette fois, Dieu vous a fait grâce! Allez, et soyez fidèles!…» À ces mots, continua la Roussotte haletante, voilà les cordes qui se détendent tout à fait. Je saute au bas de mon escabeau. Pâquette saute en bas de sa chaise. Je m’évanouis. Lorsque je revins à moi, je me trouvais étendue dans une salle de l’auberge, et Pâquette était près de moi. En sorte que sans la vive douleur que nous éprouvions toutes deux autour du cou, nous aurions pu croire que nous avions rêvé.
La Roussotte se tut quelques instants. Elle se frottait doucement le cou.
– Voilà, reprit Pâquette, ce qui nous est arrivé pour avoir voulu regarder de l’autre côté de cette porte…
– Et vous comprenez, ajouta la Roussotte, que plus jamais nous n’avons eu envie de recommencer…
– Diable! fit Pardaillan, mais moi, tout ce que vous racontez là me donne une furieuse envie d’aller y voir…
Les deux hôtesses effarées se regardèrent en pâlissant.
– Gardez-vous-en! murmura l’une.
– Il vous arriverait malheur! dit l’autre.
– Bah! bah! je crois que vous exagérez un peu. Et puis, après tout, ce ne sera jamais aussi terrible que le pressoir de fer auquel votre enseigne me fait songer…
La journée peu à peu, dans ces récits, s’était écoulée; le soir était venu. Dans l’auberge, des flambeaux s’étaient allumés, et des lampes de fer suspendues au plafond laissaient échapper de leurs becs des lueurs fumeuses.
Pendant ce temps, la dame-jeanne s’était vidée. Après la dame-jeanne, de nombreux flacons avaient succombé aux attaques réitérées. Et il va sans dire que la Roussotte était plus rouge que jamais, et que Pâquette devenait coquelicot. Si bonnes buveuses qu’elles fussent, Pardaillan, qui était un terrible videur de pots quand il s’y mettait, les avait mises à merci.
– Voyons, reprit-il tout à coup, que diriez-vous si je vous demandais de me révéler le signal?
– Le signal? bégaya la Roussotte.
– Eh oui, le fameux signal qui fait ouvrir la porte de communication…
Pardaillan souriait béatement en parlant ainsi. La Roussotte et Pâquette étaient à peu près ivres; mais, comme nous avons dit, c’étaient de solides commères, des biberonnes capables de boire un jour et une nuit sans perdre de leur raison que ce qu’il leur convenait d’en perdre. À la question de Pardaillan, la Roussotte, femme prudente et avisée, prépara sa retraite:
– Allons, Pâquette, fit-elle, il s’en va temps de préparer le dîner de messieurs les écoliers; pendant que nous en contons ici, nos mâtines de servantes doivent laisser brûler la venaison. Viens, Pâquette…
Et elle fit la révérence à Pardaillan, tout en reculant. Tout à coup, le chevalier la saisit par le bras en disant:
– Prenez garde, mon enfant, vous alliez tomber. Et voici la jolie Pâquette qui fléchit aussi sur les genoux. Tenez-la! Soutenez-la! Retenez-la donc, mon brave compagnon! C’est étonnant comme ce petit vin du Saumurois casse les jambes aux femmes et donne de la force aux bras des hommes!
Le duc d’Angoulême, au premier mot, au premier coup d’œil de Pardaillan, avait compris et suivi Pâquette qu’il maintenait solidement. En même temps, Pardaillan s’était levé, avait repoussé du genou la porte déjà entrouverte, et se retournant: