Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
– Madame, vous m’aimez. Et moi aussi, vous m’apparaissez d’une si splendide hideur, vous êtes à mes yeux une si inconcevable force de beauté, de deuil et de terreur, que je vous aimerais, oui, je vous aimerais, si je n’aimais…
– Vous aimez? dit Fausta, non pas avec colère, non pas avec curiosité, ni avec amour, ni avec haine, mais seulement avec cette effroyable froideur que nous avons signalée.
– Oui, j’aime, dit Pardaillan avec une infinie douceur. Et j’aimerai jusqu’à la dernière minute de ma vie. Il n’y a pas dans mon âme d’autre sentiment possible que cet amour par lequel, j’étais, sans lequel je ne serais plus. Je l’aime, madame, je l’aime; morte…
– Morte!
Ce fut presque un cri qui échappa à Fausta, une sourde exclamation où se heurtaient de l’étonnement, de la joie et peut-être aussi, qui sait? du regret. Car Fausta, sincère dans son rôle de Vierge, eût triomphé dans son cœur d’une jalousie contre une vivante…
– Vous devez penser que je suis un misérable fou, reprit Pardaillan. Mais cela est. J’aime la morte, depuis seize ans qu’elle est morte… Aussi, madame, je vous le jure d’honneur, je bénirais-la minute où les assassins que vous venez d’aposter vont se ruer sur moi, si je n’avais intérêt à vivre encore. Je vivrai donc, puisqu’il le faut.
Pour la seconde fois, Fausta ressentit comme une violente humiliation. Elle venait, ainsi que le disait Pardaillan, d’aposter des assassins prêts à se ruer. Et Pardaillan affirmait avec sa belle simplicité: – Je vivrai donc puisqu’il le faut…
Elle fut sur le point de donner le signal. Une intense curiosité, un ardent désir de mieux connaître cet homme la retint. Elle l’examinait avec un prodigieux étonnement. Il avait baissé la tête, comme pensif, après ce qu’il venait de dire. Il la releva soudain. Un fin sourire se jouait sur ses lèvres.
– Madame, dit-il, avant que je n’entreprenne de me colleter avec vos gens et de les réduire à la raison…
– Vous pensez les réduire? interrompit Fausta avec un rire plus effrayant que sa froideur de tout à l’heure.
– Madame, je ne sortirai pas d’ici que je n’aie obtenu ce qu’il est nécessaire que j’obtienne, dit simplement Pardaillan. Et pour cela, je dois tout d’abord vous dire comment j’ai pu entrer ici…
Et en lui-même, Pardaillan s’écria: «Ô ma digne Pâquette, ô ma tendre Roussotte, voici pour vous sauver un peu…»
– Il faut que vous sachiez, continua-t-il à haute voix que j’ai un ennemi… excusez-moi, madame, ces détails sont nécessaires: cet ennemi est un moine jacobin, il s’appelle Jacques Clément.
Fausta ferma les yeux pour dissimuler la soudaine agitation qui s’emparait d’elle.
– Ce moine, reprit Pardaillan, je me suis saisi de lui, tout à l’heure, lorsqu’il est sorti de votre palais. Et je sais ce qu’il veut faire.
Pardaillan ne savait rien qu’une chose: C’est que Jacques Clément voulait tuer Henri III et qu’il était entré chez la Fausta. Tout le reste, avec sa vive imagination, il venait de le supposer. Et tandis qu’il parlait, il se disait:
«Si je me trompe, je suis mort. Si Fausta n’a pas elle-même armé le bras de Jacques Clément, si elle n’a pas un immense intérêt à tuer Valois, je ne sortirai pas d’ici… Ce sera ici ma tombe!…»
Fausta avait fermé les yeux. Il ne voyait pas ce qu’elle pensait. Mais il continua bravement:
– Frère Jacques Clément, madame, doit tuer Henri III. Et c’est vous qui le poussez à ce meurtre. Voilà ce que je sais, madame. Or, écoutez-moi, maintenant! Par Jacques Clément, en le forçant à parler, j’ai su comment on entrait ici; j’ai su son dessein, qui est le vôtre. Je connais ce moine depuis longtemps, madame. En le choisissant, je puis vous dire que vous avez choisi un terrible instrument. Il réussira. Il frappera Valois. De ce fait, M. le duc de Guise sera roi.
Il parlait lentement, comme on va, pas à pas, sur un terrain inconnu, plein de fondrières.
– Pour que Jacques Clément réussisse, continua-t-il, que faut-il tout d’abord?… Qu’il soit rendu à la liberté… Il faut ensuite que le roi Henri III ne soit pas prévenu que M. le duc de Guise veut le faire trucider…
Cette fois le coup fut si rude que Fausta tressaillit. Pardaillan perçut ce tressaillement et respira longuement.
«Je commence à croire que je ne suis pas encore mort!» songea-t-il.
– Ainsi, dit Fausta, le moine vous a avoué qu’il veut tuer Henri de Valois?
– Ai-je dit cela madame? Mettons que je me suis trompé, car Jacques Clément ne m’a rien dit. Seulement, je sais qu’il doit tuer le roi pour le compte de Guise, et sachant cela, je me suis emparé de lui. Si je suis libre, si vous m’accordez la grâce que je viens solliciter, Jacques Clément est libre, et il va où il veut, il fait ce qu’il veut. Car que m’importe à moi que Valois vive ou meure! Cet homme est marqué pour quelque terrible représailles venue d’en bas. Il a accumulé de telles souffrances qu’un jour une de ces infamies doit le souffleter et une de ces souffrances le poignarder: c’est dans l’ordre. La vie ou la mort de Valois ne m’intéresse pas, madame. Mais je vous le dis, la mort de ce roi intéresse le duc de Guise. Si Valois ne meurt pas promptement, Guise est perdu. Il le sait. Vous le savez. La vie d’Henri III, c’est la mort de Guise et la vôtre!
À cet exposé si simple et si terrible, et si vrai de toute la politique de cette époque, Fausta comprit qu’elle n’avait pas seulement devant elle un homme d’une bravoure exceptionnelle, une force comme la nature en crée une ou deux par siècle comme pour s’exercer à des chefs-d’œuvre, mais aussi une intelligence d’une profonde sensibilité. Elle soupira. Et sa pensée, à ce moment, était celle-ci:
«Pourquoi ce pauvre gentilhomme, sans feu ni lieu, ne s’appelle-t-il pas duc de Guise?…»
Pardaillan continua son exposé. Car vraiment, à les voir si paisibles tous deux, si calmes dans leurs paroles mesurées, dans leurs gestes à peine esquissés, il eût été impossible de supposer le drame effroyable qui se déchaînait dans l’âme de la femme, et que cet homme pouvait, devait tomber mort au premier geste de cette femme.
– Donc, reprit-il, sachant sûrement que Clément a été armé par Guise, par vous, sachant que de longtemps vous ne retrouverez pas un homme capable comme lui de regarder en face la majesté royale sans en être ébloui, capable, d’un geste de son bras, de changer les destinées du royaume de l’Église, moi, Pardaillan, je me suis emparé de ce moine. Et si vous me frappez, il meurt, comme vous avez pu l’entendre par la promesse que monseigneur le duc d’Angoulême vient de me faire. Il meurt. Henri III est prévenu que Guise le veut tuer. Plus de grande procession. Plus de voyage à Chartres. Valois se défend. Guise est perdu, et vous aussi. Est-ce clair?
Fausta, blanche comme une morte, Fausta insensible en apparence. Fausta souffrait en ce moment comme elle n’avait jamais souffert. Elle rugissait en elle-même, et son cœur bondissait. Elle haïssait cet homme qui la bravait, d’une haine furieuse, d’une haine humaine… elle qui avait voulu s’élever au-dessus de toute humanité… et elle était prête à se jeter à ses genoux, à crier grâce, à s’avouer vaincue, à humilier son orgueil, à proclamer son amour, à hurler enfin qu’elle n’était qu’une femme!…
– Que voulez-vous? demanda-t-elle rudement.