Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
«Mais pour exécuter mon projet, gronda-t-elle à un moment, il n’en faut pas moins que cet homme soit retrouvé, qu’il soit de nouveau en mon pouvoir! Et si cela n’arrive jamais?…»
Comme elle pensait ces choses, un coup fut frappé à la porte de communication par où l’on pénétrait dans l’auberge.
«Qui peut venir?» songea Fausta.
Le deuxième coup fut frappé.
– Est-ce Guise?… Est-ce le moine?… Qui est-ce?…
La porte, une fois les cinq coups frappés dans l’ordre, s’ouvrait automatiquement. Mais Fausta pouvait l’empêcher de s’ouvrir, simplement en poussant un léger verrou qui faisait obstacle à la marche du mécanisme. Au quatrième coup, elle eut soudain l’idée de pousser ce verrou. Un étrange sentiment la poussait à ne pas recevoir celui qui frappait… quel qu’il fût. Elle se leva vivement et marcha à la porte.
À ce moment, le cinquième coup fut frappé et la porte s’ouvrit. Fausta s’arrêta pétrifiée: Pardaillan était devant elle. Le chevalier se tourna vers Charles d’Angoulême, et d’un ton étrange:
– Monseigneur, dit-il, je compte sur vous pour veiller sur le prisonnier…
«Quel prisonnier?» se demanda Charles stupéfait.
– Si dans une heure vous ne m’avez pas revu, tuez sans pitié, puis sautez à cheval, courez à Chartres à franc étrier, et prévenez le roi…
«De quoi faut-il prévenir le roi?» gronda en lui-même le jeune duc étourdi.
Sa confiance dans la force et l’esprit d’invention de Pardaillan était illimitée. Mais il sentait que le chevalier jouait en ce moment un jeu effroyable, et Charles, au lieu de répondre, se dit qu’il serait le dernier des lâches s’il n’entrait pas en même temps que son compagnon dans l’antre de la Fausta. Il fit donc résolument un pas.
– Monseigneur, dit Pardaillan en lui saisissant le bras, vous m’avez bien compris, n’est-ce pas? ‘
Et cette fois, le ton était tel que Charles comprit que de son obéissance passive dépendait le succès de l’entreprise et la vie du chevalier.
– Soyez tranquille, dit-il, si dans une heure vous n’êtes pas de retour où vous savez, je tue, et dès demain matin, dès cette nuit, Henri III est prévenu.
– Admirable! fit Pardaillan.
Et il entra, cessant de maintenir ouverte la porte. La porte, alors, se referma d’elle-même, lourdement.
Charles demeura tremblant, éperdu, stupéfait encore d’avoir consenti à se séparer de Pardaillan en une telle minute. Il colla son oreille à la porte, mais n’entendit rien.
Pardaillan s’était avancé vers Fausta, la tête découverte, la plume de son chapeau balayant le tapis. Il s’inclina avec une sorte de respect qui n’avait rien de commun, avec les marques de vénération que tous les jours recevait Fausta.
– Madame, dit-il en se redressant, daignerez-vous me pardonner de me présenter chez vous à une heure tardive et par une porte dérobée?
Fausta s’était assise. Une joie funeste brillait dans son regard. Elle s’était accoudée au bras de son fauteuil, et telles étaient sa pâleur et son immobilité qu’il eût été facile de la prendre pour quelque beau marbre. Pardaillan reprit:
– Un entretien de vous à moi, madame, était indispensable et urgent. Je n’avais pas le choix des moyens. Je me suis introduit chez vous comme j’ai pu. Voulez-vous me pardonner cette grave infraction aux règles de toute étiquette, soit princière ou royale, soit pontificale?
Cette fois Fausta fit un geste: elle frappa d’un marteau sur un timbre. Un homme entra, qui ne témoigna d’aucun étonnement à la vue de l’étranger.
– Combien de gardes au palais? demanda Fausta d’une voix calme.
– Vingt-quatre arquebusiers, dit l’homme. Mais si Votre Sainteté le désire, on peut faire aussi venir les archers dont c’est jour de repos jusqu’à minuit.
– Combien de gentilshommes de service? reprit la Fausta.
– Les douze ordinaires. Mais…
– Silence. Faites prendre les armes aux gardes et surveillez toutes les issues. Que les gentilshommes de service se tiennent prêts à entrer ici au premier coup de sifflet. Allez.
L’homme fit une génuflexion et sortit. Pardaillan sourit. Les mesures prises par la Fausta le soulageaient d’une inquiétude. Cette femme était peut-être une tigresse, mais c’était une femme. Maintenant, il était sûr d’avoir affaire à des hommes. Cette pensée le rassura.
– Qui êtes-vous? demanda la Fausta, comme si elle eût vu alors pour la première fois l’homme qui était devant elle.
– Madame, dit Pardaillan, je suis celui à qui vous avez fait commettre une impardonnable faute. Grâce à votre habileté à vous déguiser, grâce à la merveilleuse aisance avec laquelle vous portez le costume cavalier, grâce à l’incomparable souplesse avec laquelle vous maniez l’épée, vous m’avez forcé, devant la Devinière, à vous prendre un instant pour un homme; vous m’avez forcé à croiser le fer avec une femme; vous m’avez forcé à toucher cette femme au front… Vous m’objecterez sans doute que j’ignorais que vous étiez une femme, mais je n’eusse pas dû l’ignorer, j’eusse dû deviner votre sexe et briser mon épée plutôt que d’en tourner la pointe contre un sein de femme. C’est une chose que je ne pardonnerai jamais, madame…
Pardaillan, son chapeau à la main droite, la main gauche appuyée à la garde de la rapière, l’œil doux, la figure paisible, parlait avec un accent de profonde sincérité. Fausta jeta sur lui un furtif regard. Et ses yeux, à elle, se troublèrent. Son sein palpita.
Il est certain que si elle était une magnifique expression de la splendeur féminine, Pardaillan, dans cette attitude un peu théâtrale, mais qui lui seyait à la merveille, avec son visage rayonnant de générosité, était un admirable type de beauté masculine.
Fausta comprit qu’elle avait devant elle un adversaire digne de sa puissance. Elle se trouva humiliée d’avoir voulu ruser.
– Monsieur de Pardaillan, dit-elle, je vous pardonne d’être entré ici sans y être appelé. Je vous pardonne de m’avoir touchée au front. Mais je vous déclare que vous ne sortirez pas d’ici vivant. Vous avez étendu les ordres que j’ai donnés?
Pardaillan fit oui de la tête. Fausta reprit avec un sourire livide:
– Je vous pardonne aussi, puisque vous allez mourir, d’avoir surpris mes secrets, de savoir qui je suis, d’avoir failli me frapper d’impuissance et faire avorter les projets que j’ai formés sur les destinées du monde.
Pardaillan s’inclina.
– Madame, dit-il avec cette charmante naïveté de la voix et du regard qui n’appartenait qu’à lui, puisque vous voulez bien me pardonnez tout cela, pourquoi donc voulez-vous me tuer?…
Fausta devint plus pâle encore qu’elle n’était. Toute émotion sembla avoir disparu de sa pensée. Et ce fut d’une voix morte, sans accent, qu’elle répondit:
– Vous allez comprendre d’un seul coup, monsieur de Pardaillan, combien je vous admire, combien je vous estime, et combien je suis sûre de vous tuer tout à l’heure. Je veux tuer, monsieur, parce que ce n’est pas au front, mais au cœur que vous m’avez touchée. Si je vous haïssais, je vous laisserais vivre. Mais il faut que vous mouriez, parce que je vous aime.
Pardaillan frémit. Ce qui venait d’être dit lui parut mille fois plus redoutable que l’ordre donné en sa présence. Il se sentit perdu… Mais même sur ce terrain, Pardaillan ne voulut pas reculer. Les derniers mots de la Fausta avaient porté l’entretien à une de ces hauteurs d’où il ne faut pas tomber, sous peine de se briser les reins. Il éprouvait comme un vertige. Et pourtant, il voulut, par le calme absolu, par la froideur terrible de l’attitude et de la voix demeurer digne de l’effrayante adversaire et la terrasser. Voici ce qu’il répondit: