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Magie et Cristal

Электронная книга - «Magie et Cristal». Краткое содержание книги:

Prisonniers de Blaine, le monorail fou lancé à pleine vitesse, Roland et ses compagnons filent vers leur destin et, espèrent-ils, la Tour Sombre, leur but ultime. Les épreuves ne font pourtant que commencer pour eux, puisqu’ils devront déjouer les pièges du train infernal pour affronter le Mal aux multiples visages — jusque dans leurs souvenirs et dans leurs rêves, peuplés de signes et de messages qu’ils sont bien en peine de déchiffrer. Ils savent qu’ils doivent protéger la Rose, réceptacle de tout ce que le monde compte encore de magique et de pur, et combattre l’odieux Roi Cramoisi. Les pistoleros ne sont pas au bout de leur quête…
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— Non.

— Car je t’ai donné tout ce qui est à moi, si fait. Et ma virginité, c’était la moindre des choses, tu sais.

— Je ne t’abandonnerai jamais, affirma-t-il.

Mais il sentit un froid l’envahir, malgré la peau d’ours. Et dehors, le vent — si réconfortant il y avait à peine encore un instant — semblait maintenant le souffle d’une bête fauve.

— Jamais, je le jure.

— J’ai tellement peur, pourtant.

— Tu n’as aucune raison, lui dit-il, parlant lentement en choisissant ses mots…

… car soudain se bousculaient sur ses lèvres toutes les paroles interdites : On va quitter tout ceci, Susan — pas après-demain, pas le Jour de la Moisson, mais maintenant, tout de suite. Habille-toi et nous irons vent de travers, chevauchant vers le sud sans nous retourner. Nous serons…

… hantés.

Voilà ce qu’ils seraient. Hantés par les visages d’Alain et de Cuthbert. Hantés par les visages de tous les hommes qui mourraient dans les Monts Shavéds, massacrés par des armes arrachées aux cryptes où l’on aurait dû les laisser stockées. Hantés par-dessus tout par les visages de leurs pères, le reste de leur vie. Le pôle Sud lui-même ne serait pas assez lointain pour échapper à tous ces visages.

— Tout ce que tu auras à faire après-demain, c’est simuler un malaise au cours du déjeuner.

Ils avaient déjà passé tout cela en revue, mais pris de court, dans ce soudain effroi sans rime ni raison, il ne trouva rien d’autre à dire.

— Tu te rendras à ta chambre, que tu quitteras de la même manière que la nuit de la réunion dans le cimetière. Puis tu resteras cachée. Vers trois heures, tu viendras ici à cheval et tu regarderas sous le tas de peaux là-bas dans le coin. Si mes revolvers n’y sont plus — et ils n’y seront plus, je le jure —, ce sera signe que tout va bien. Tu viendras nous rejoindre à cet endroit au-dessus du canyon dont nous t’avons parlé. Nous…

— Si fait, je sais tout ça, mais il y a quelque chose qui ne va point.

Elle le regarda, lui effleura la joue.

— J’ai peur pour toi, Roland, et pour moi. Et je ne sais pas pourquoi.

— Tout se passera bien, dit-il. Le ka…

— Ne me parle point du ka à moi ! s’écria-t-elle. Je t’en prie, non ! Le ka est comme le vent, disait mon père, il emporte ce qu’il veut et aucune supplication ne saurait le fléchir. Ah, comme je le déteste, ce vieux ka avide !

— Susan…

— Non, ne dis plus rien.

Elle s’étendit et repoussa la peau d’ours jusqu’à ses genoux, découvrant un corps pour la possession duquel des hommes bien plus puissants que Thorin auraient sacrifié leur royaume. Des perles de soleil couraient sur sa peau nue comme une pluie dorée. Elle lui tendit les bras. Elle n’avait jamais paru plus belle à Roland qu’à cet instant, les cheveux épars autour d’elle et cet air hanté sur le visage. Plus tard, il se dirait : Elle savait. Une partie de son être savait.

— On ne parle plus, l’heure de parler est passée, fit-elle. Si tu m’aimes, alors aime-moi jusqu’au bout.

Et Roland l’aima ainsi, pour la dernière fois. Ils se livrèrent à leur va-et-vient, peau contre peau, souffles mêlés. À l’extérieur, le vent mugissait vers l’ouest comme un raz de marée.

12

Ce soir-là, tandis que se levait le Démon grimaçant dans le ciel, Cordélia sortit de sa maison et traversa lentement la pelouse pour gagner son jardin, contournant le tas de feuilles qu’elle avait ratissées l’après-midi même. Elle portait un ballot d’habits. Elle le laissa choir devant le piquet auquel était lié le pantin de chiffon, puis leva des yeux extatiques vers la lune montante : clin d’œil sagace, rictus de goule ; argentée comme de l’os, telle était cette lune, bouton de nacre sur de la soie violette.

Elle souriait à Cordélia et cette dernière lui rendit son sourire. Finalement, comme sortant d’une transe, elle s’approcha du bonhomme de chiffon et l’arracha de son pieu. La tête du pantin s’effondra mollement sur l’épaule de Cordélia, telle celle d’un homme trop ivre pour danser. Ses mains rouges ballaient à l’avenant.

Elle dépouilla le pantin, mettant au jour une forme bosselée, vaguement humanoïde, engoncée dans une paire de pantalons de son frère. Elle prit l’un des effets qu’elle avait apportés et l’éleva dans le clair de lune. Une casaque de soie rouge, l’une de celles que le Maire Thorin avait offertes à Mamzelle Fraîche et Rose et qu’elle avait refusé de porter. Des habits de putain, ainsi les avait-elle qualifiés. Et en quoi cela transformait-il Cordélia Delgado, qui avait pris soin d’elle après que sa tête de mule de père eut décidé qu’il devait s’opposer aux menées de Fran Lengyll, John Croydon et de leurs pareils, sinon en tenancière de bordel, supposait-elle.

Cette pensée donna naissance à l’image d’Eldred Jonas et de Coraline Thorin, besognant nu à nue aux accords de Red Dirt Boogie plaqués sur un piano de beuglant. Coraline poussait des gémissements de chienne.

Elle enfila par la tête la casaque de soie sur le pantin. Vint ensuite le tour d’une des jupes d’amazone fendues de Susan. Après la jupe, une paire de pantoufles lui appartenant également. Et, pour couronner le tout, elle remplaça le sombrero par l’une des capotes de printemps de Susan.

Illico presto ! Le pantin de chiffon était à présent devenu une poupée de chiffon.

— Et avec le sang de ta virginité sur les mains, murmura-t-elle. Je le sais. Oh que oui, je le sais. Je ne suis point née de la dernière pluie.

Elle transféra la poupée du jardin au tas de feuilles mortes de la pelouse. Elle la déposa auprès et ramassant une poignée de feuilles, en rembourra la casaque qui parut arborer une paire de seins rudimentaire. Cela fait, elle prit une allumette dans sa poche et la craqua.

Le vent, comme pressé de coopérer, tomba. Cordélia approcha l’allumette des feuilles sèches. Et bientôt, le tas flambait haut et clair. Prenant la poupée dans ses bras, elle se posta devant le feu. Elle n’entendait plus le crépitement des pétards en ville ni le limonaire époumoné du Cœur Vert ni encore l’orchestre de mariachis du Marché d’En Bas, et lorsqu’une feuille enflammée se détachant du brasier s’en vint voltiger autour de ses cheveux et menacer d’y bouter le feu, elle parut ne pas le remarquer. Elle avait l’œil vide et hagard.

Quand le brasier fut à son apogée, elle s’en approcha et y jeta la poupée. Il y eut autour un appel de flammes d’un orange vif et une spirale d’étincelles et de feuilles ardentes prit son envol vers le ciel.

— Qu’il en soit donc ainsi ! s’écria Cordélia.

Le reflet de la flambée transforma les larmes qui ruisselaient sur son visage en coulées de sang.

— CHARYOU TRI ! Si fait, qu’il en soit ainsi !

La chose en tenue d’équitation prit feu, sa figure se carbonisa, ses mains rouges flambèrent, ses yeux blancs au point de croix virèrent au noir. Le bonnet s’enflamma, le visage commença à brûler.

Cordélia restait là à regarder, serrant et desserrant les poings tour à tour, oublieuse des flammèches qui lui tombaient sur la peau, oublieuse des feuilles embrasées qui tournoyaient vers la maison ; eût-elle été incendiée qu’elle aurait ignoré l’événement, probablement.

Elle ne détourna les yeux du foyer qu’une fois la poupée, revêtue des effets de sa nièce, réduite à un tas de cendres en couronnant un autre. Alors, tel un robot au mécanisme rouillé, elle regagna lentement sa demeure, s’étendit sur le canapé et sombra dans un sommeil de mort.

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