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Jean-Christophe Tome I

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome I». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adress? ? la g?n?ration suivante. Le h?ros, un musicien de g?nie, doit lutter contre la m?diocrit? du monde. M?lant r?alisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIX?me si?cle au d?but du vingti?me.
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– Oncle!… demanda-t-il.

Gottfried ne r?pondit pas.

– Oncle! r?p?ta l’enfant, en posant ses mains et son menton sur les genoux de Gottfried.

La voix affectueuse de Gottfried dit:

– Mon petit…

– Qu’est-ce que c’est, oncle? Dis! Qu’est-ce que tu as chant??

– Je ne sais pas.

– Dis ce que c’est!

– Je ne sais pas. C’est une chanson.

– C’est une chanson de toi?

– Non, pas de moi! quelle id?e!… C’est une vieille chanson.

– Qui l’a faite?

– On ne sait pas…

– Quand?

– On ne sait pas…

– Quand tu ?tais petit?

– Avant que je fusse au monde, avant qu’y f?t mon p?re, et le p?re de mon p?re, et le p?re du p?re de mon p?re… Cela a toujours ?t?.

– Comme c’est ?trange! Personne ne m’en a jamais parl?.

Il r?fl?chit un moment:

– Oncle, est-ce que tu en sais d’autres?

– Oui.

– Chante une autre, veux-tu?

– Pourquoi chanter une autre? Une suffit. On chante, quand on a besoin de chanter, quand il faut qu’on chante. Il ne faut pas chanter pour s’amuser.

– Mais pourtant, quand on fait de la musique?

– Ce n’est pas de la musique.

Le petit resta pensif. Il ne comprenait pas tr?s bien. Cependant, il ne demanda pas d’explications: c’est vrai, ce n’?tait pas de la musique, de la musique comme les autres. Il reprit:

– Oncle, est-ce que toi, tu en as fait?

– Quoi donc?

– Des chansons!

– Des chansons? oh! comment est-ce que j’en ferais? Cela ne se fait pas.

L’enfant insistait avec sa logique habituelle:

– Mais, oncle, cela a ?t? fait pourtant une fois…

Gottfried secouait la t?te avec obstination:

– Cela a toujours ?t?.

L’enfant revenait ? la charge:

– Mais, oncle, est-ce qu’on ne peut pas en faire d’autres, de nouvelles?

– Pourquoi en faire? Il y en a pour tout. Il y en a pour quand tu es triste, et pour quand tu es gai; pour quand tu es fatigu?, et que tu penses ? la maison qui est loin; pour quand tu te m?prises, parce que tu as ?t? un vil p?cheur, un ver de terre; pour quand tu as envie de pleurer, parce que les gens n’ont pas ?t? bons avec toi; et pour quand tu as le c?ur joyeux, parce qu’il fait beau et que tu vois le ciel de Dieu, qui, lui, est toujours bon, et qui a l’air de te rire… Il y en a pour tout, pour tout. Pourquoi est-ce que j’en ferais?

– Pour ?tre un grand homme! dit le petit, tout plein des le?ons de son grand-p?re et de ses r?ves na?fs.

Gottfried eut un petit rire doux. Christophe, un peu vex?, demanda:

– Pourquoi ris-tu?

Gottfried dit:

– Oh! moi, je ne suis rien.

Et, caressant la t?te de l’enfant, il demanda:

– Tu veux donc ?tre un grand homme, toi?

– Oui, r?pondit fi?rement Christophe.

Il croyait que Gottfried allait l’admirer. Mais Gottfried r?pondit:

– Pourquoi faire?

Christophe fut interloqu?. Apr?s avoir cherch?, il dit:

– Pour faire de belles chansons!

Gottfried rit de nouveau, et dit:

– Tu veux faire des chansons, pour ?tre un grand homme; et tu veux ?tre un grand homme, pour faire des chansons. Tu es comme un chien qui tourne apr?s sa queue.

Christophe fut tr?s froiss?. ? tout autre moment, il n’e?t pas support? que son oncle, dont il avait l’habitude de se moquer, se moqu?t de lui ? son tour. Et, en m?me temps, il n’e?t jamais pens? que Gottfried p?t ?tre assez intelligent pour l’embarrasser par un raisonnement. Il chercha un argument, ou une impertinence ? lui r?pondre, et ne trouva rien. Gottfried continuait.

– Quand tu serais grand, comme d’ici ? Coblentz, jamais tu ne feras une seule chanson.

Christophe se r?volta:

– Et si je veux en faire!…

– Plus tu veux, moins tu peux. Pour en faire, il faut ?tre comme eux. ?coute…

La lune s’?tait lev?e, ronde et brillante, derri?re les champs. Une brume d’argent flottait au ras de terre, et sur les eaux miroitantes. Les grenouilles causaient, et l’on entendait dans les pr?s la fl?te m?lodieuse des crapauds. Le tr?molo aigu des grillons semblait r?pondre au tremblement des ?toiles. Le vent froissait doucement les branches des aulnes. Des collines au-dessus du fleuve, descendait le chant fragile d’un rossignol.

– Qu’est-ce que tu as besoin de chanter? soupira Gottfried, apr?s un long silence… (On ne savait pas s’il se parlait ? lui-m?me, ou ? Christophe)… Est-ce qu’ils ne chantent pas mieux que tout ce que tu pourras faire?

Christophe avait bien des fois entendu tous ces bruits de la nuit. Mais jamais il ne les avait entendus ainsi. C’est vrai: qu’est-ce qu’on avait besoin de chanter?… Il se sentait le c?ur gonfl? de tendresse et de chagrin. Il aurait voulu embrasser les pr?s, le fleuve, le ciel, les ch?res ?toiles. Et il ?tait p?n?tr? d’amour pour l’oncle Gottfried, qui lui semblait maintenant le meilleur, le plus intelligent, le plus beau de tous. Il pensait combien il l’avait mal jug?; et il pensait que l’oncle ?tait triste, parce que Christophe le jugeait mal. Il ?tait plein de remords. Il ?prouvait le besoin de lui crier: «Oncle, ne sois plus triste, je ne serai plus m?chant! Pardonne-moi, je t’aime bien!» Mais il n’osait pas. – Et tout d’un coup, il se jeta dans les bras de Gottfried; mais sa phrase ne voulait pas sortir; il r?p?tait seulement: «Je t’aime bien!» et il l’embrassait passionn?ment. Gottfried, surpris et ?mu, r?p?tait: «Et quoi? Et quoi?» et il l’embrassait aussi. – Puis il se leva, lui prit la main, et dit: «Il faut rentrer.» Christophe revenait, triste que l’oncle n’e?t pas compris. Mais, comme ils arrivaient ? la maison, Gottfried lui dit: «D’autres soirs, si tu veux, nous irons encore entendre la musique du bon Dieu, et je te chanterai d’autres chansons.» Et quand Christophe l’embrassa, plein de reconnaissance, en lui disant bonsoir, il vit bien que l’oncle avait compris.

Depuis lors, ils allaient souvent se promener ensemble, le soir; et ils marchaient sans causer, le long du fleuve, ou ? travers les champs. Gottfried fumait sa pipe lentement, et Christophe lui donnait la main, un peu intimid? par l’ombre. Ils s’asseyaient dans l’herbe; et, apr?s quelques instants de silence, Gottfried lui parlait des ?toiles et des nuages; il lui apprenait ? distinguer les souffles de la terre et de l’air et de l’eau, les chants, les cris, les bruits du petit monde voletant, rampant, sautant ou nageant, qui grouille dans les t?n?bres, et les signes pr?curseurs de la pluie et du beau temps, et les instruments innombrables de la symphonie de la nuit. Parfois Gottfried chantait des airs tristes ou gais, mais toujours de la m?me sorte; et toujours Christophe retrouvait ? l’entendre le m?me trouble. Jamais il ne chantait plus d’une chanson par soir; et Christophe avait remarqu? qu’il ne chantait pas volontiers, quand on le lui demandait; il fallait que cela v?nt de lui-m?me, quand il en avait envie. On devait souvent attendre longtemps, sans parler; et c’?tait au moment o? Christophe pensait: «Voil?! il ne chantera pas ce soir…», que Gottfried se d?cidait.

Un soir que Gottfried ne chantait d?cid?ment pas, Christophe eut l’id?e de lui soumettre une de ses petites compositions, qui lui donnaient ? faire tant de peine et d’orgueil. Il voulait lui montrer quel artiste il ?tait. Gottfried l’?couta tranquillement; puis il dit:

– Comme c’est laid, mon pauvre Christophe!

Christophe en fut si mortifi? qu’il ne trouva rien ? r?pondre. Gottfried reprit, avec commis?ration:

– Pourquoi as-tu fait cela? C’est si laid! Personne ne t’obligeait ? le faire.

Christophe protesta, rouge de col?re:

– Grand-p?re trouve ma musique tr?s bien, cria-t-il.

– Ah! fit Gottfried, sans se troubler. Il a raison sans doute. C’est un homme bien savant. Il se conna?t en musique. Moi, je ne m’y connais pas…

Et, apr?s un moment:

– Mais je trouve cela tr?s laid.

Il regarda paisiblement Christophe, vit son visage d?pit?, sourit, et dit:

– As-tu fait d’autres airs? Peut-?tre j’aimerai mieux les autres que celui-ci.

Christophe pensa qu’en effet ses autres airs effaceraient l’impression du premier; et il les chanta tous. Gottfried ne disait rien; il attendait que ce f?t fini. Puis, il secoua la t?te, et dit avec une conviction profonde:

– C’est encore plus laid.

Christophe serra les l?vres; et son menton tremblait: il avait envie de pleurer. Gottfried, comme constern? lui-m?me, insistait:

– Comme c’est laid!

Christophe, la voix pleine de larmes, s’?cria:

– Mais enfin, pourquoi est-ce que tu dis que c’est laid?

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