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Les Mille Et Une Nuits Tome II

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Les Mille Et Une Nuits Tome II
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Schemselnihar se tourna du côté du prince de Perse, qui était assis auprès d’elle; et le regardant avec quelque sorte de confusion, après ce qui s’était passé entre eux: «Seigneur, lui dit-elle, je suis bien assurée que vous m’aimez, et de quelque ardeur que vous m’aimiez, vous ne pouvez douter que mon amour ne soit aussi violent que le vôtre. Mais ne nous flattons point: quelque conformité qu’il y ait entre vos sentiments et les miens, je ne vois et pour vous et pour moi que des peines, que des impatiences, que des chagrins mortels. Il n’y a pas d’autre remède à nos maux que de nous aimer toujours, de nous en remettre à la volonté du ciel, et d’attendre ce qu’il lui plaira d’ordonner de notre destinée.

– Madame, lui répondit le prince de Perse, vous me feriez la plus grande injustice du monde si vous doutiez un seul moment de la durée de mon amour. Il est uni à mon âme d’une manière que je puis dire qu’il en fait la meilleure partie et que je le conserverai après ma mort. Peines, tourments, obstacles, rien ne sera capable de m’empêcher de vous aimer.» En achevant ces mots, il laissa couler des larmes en abondance, et Schemselnihar ne put retenir les siennes.

Ebn Thaher prit ce temps-là pour parler à la favorite: «Madame, lui dit-il permettez-moi de vous représenter qu’au lieu de fondre en pleurs, vous devriez avoir de la joie de vous voir ensemble. Je ne comprends rien à votre douleur. Que sera-ce donc lorsque la nécessité vous obligera de vous séparer? Mais, que dis-je! vous obligera: il y a longtemps que nous sommes ici, et vous savez, Madame, qu’il est temps que nous nous retirions.

– Ah! que vous êtes cruel! repartit Schemselnihar. Vous qui connaissez la cause de mes larmes, n’aurez-vous pas pitié du malheureux état où vous me voyez? Triste fatalité! Qu’ai-je commis pour être soumise à la dure loi de ne pouvoir jouir de ce que j’aime uniquement?».

Comme elle était persuadée qu’Ebn Thaher ne lui avait parlé que par amitié, elle ne lui sut pas mauvais gré de ce qu’il lui avait dit; elle en profita même. En effet, elle fit un signe à l’esclave sa confidente, qui sortit aussitôt et apporta peu de temps après une collation de fruits sur une petite table d’argent qu’elle posa entre sa maîtresse et le prince de Perse. Schemselnihar choisit ce qu’il y avait de meilleur et le présenta au prince, en le priant de manger pour l’amour d’elle. Il le prit et le porta à sa bouche par l’endroit qu’elle avait touché. Il présenta à son tour quelque chose à Schemselnihar, qui le prit aussi et le mangea de la même manière. Elle n’oublia pas d’inviter Ebn Thaher à manger avec eux; mais se voyant dans un lieu où il ne se croyait pas en sûreté, il aurait mieux aimé être chez lui, et il ne mangea que par complaisance. Après qu’on eut desservi, on apporta un bassin d’argent avec de l’eau dans un vase d’or, et ils se lavèrent les mains ensemble. Ils se remirent ensuite à leur place, et alors trois des dix femmes noires apportèrent chacune une tasse de cristal de roche pleine d’un vin exquis sur une soucoupe d’or, qu’elles posèrent devant Schemselnihar, le prince de Perse et Ebn Thaher.

Pour être plus en particulier, Schemselnihar retint seulement auprès d’elle les dix femmes noires avec dix autres qui savaient chanter et jouer des instruments; et après qu’elle eut renvoyé tout le reste, elle prit une des tasses, et, la tenant à la main, elle chanta des paroles tendres qu’une des femmes accompagna de son luth. Lorsqu’elle eut achevé, elle but; ensuite elle prit une des deux autres tasses, et la présenta au prince en le priant de boire pour l’amour d’elle, de même qu’elle venait de boire pour l’amour de lui. Il la reçut avec un transport d’amour et de joie; mais avant que de boire, il chanta à son tour une chanson qu’une autre femme accompagna d’un instrument; et, en chantant, les larmes lui coulèrent des yeux abondamment: aussi lui marqua-t-il par les paroles qu’il chantait, qu’il ne savait si c’était le vin qu’elle lui avait présenté qu’il allait boire, ou ses propres larmes. Schemselnihar présenta enfin la troisième tasse à Ebn Thaher, qui la remercia de sa bonté et de l’honneur qu’elle lui faisait.

Après cela, elle prit un luth des mains d’une de ses femmes et l’accompagna de sa voix d’une manière si passionnée, qu’il semblait qu’elle ne se possédait pas; et le prince de Perse, les yeux attachés sur elle, demeura immobile comme s’il eût été enchanté. Sur ces entrefaites, l’esclave confidente arriva tout émue, et s’adressant à sa maîtresse: «Madame, lui dit-elle, Mesrour et deux autres officiers, avec plusieurs eunuques qui les accompagnent, sont à la porte et demandent à vous parler de la part du calife.» Quand le prince de Perse et Ebn Thaher eurent entendu ces paroles, ils changèrent de couleur et commencèrent à trembler comme si leur perte eût été assurée; mais Schemselnihar, qui s’en aperçut, les rassura par un sourire.

La clarté du jour, qui paraissait, obligea Scheherazade d’interrompre là sa narration. Elle la reprit le lendemain, de cette sorte:

CLXVII NUIT.

Schemselnihar, après avoir rassuré le prince de Perse et Ebn Thaher, chargea l’esclave sa confidente d’aller entretenir Mesrour et les deux autres officiers du calife, jusqu’à ce qu’elle se fût mise en état de les recevoir et qu’elle lui fît dire de les amener. Aussitôt elle donna ordre qu’on fermât toutes les fenêtres du salon et qu’on abaissât les toiles peintes qui étaient du côté du jardin; et après avoir assuré le prince et Ebn Thaher qu’ils y pouvaient demeurer sans crainte, elle sortit par la porte qui donnait sur le jardin, qu’elle tira et ferma sur eux. Mais quelque assurance qu’elle leur eût donnée de leur sûreté, ils ne laissèrent pas de sentir les plus vives alarmes pendant tout le temps qu’ils furent seuls.

D’abord que Schemselnihar fut dans le jardin avec les femmes qui l’avaient suivie, elle fit emporter tous les sièges qui avaient servi aux femmes qui jouaient des instruments à s’asseoir près de la fenêtre d’où le prince de Perse et Ebn Thaher les avaient entendues; et lorsqu’elle vit les choses dans l’état qu’elle souhaitait, elle s’assit sur son trône d’argent. Alors elle envoya avertir l’esclave sa confidente d’amener le chef des eunuques et les deux officiers, ses subalternes.

Ils parurent, suivis de vingt eunuques noirs tous proprement habillés, avec le sabre au côté, et une ceinture d’or large de quatre doigts. De si loin qu’ils aperçurent la favorite Schemselnihar, ils lui firent une profonde révérence, qu’elle leur rendit de dessus son trône. Quand ils furent plus avancés, elle se leva et alla au-devant de Mesrour, qui marchait le premier. Elle lui demanda quelle nouvelle il apportait. Il lui répondit: «Madame, le commandeur des croyants, qui m’envoie vers vous, m’a chargé de vous témoigner qu’il ne peut vivre plus longtemps sans vous voir. Il a dessein de venir vous rendre visite cette nuit; je viens vous en avertir pour vous préparer à le recevoir. Il espère, Madame, que vous verrez avec autant de plaisir qu’il a d’impatience d’être avec vous.»

À ce discours de Mesrour, la favorite Schemselnihar se prosterna contre terre pour marquer la soumission avec laquelle elle recevait l’ordre du calife. Lorsqu’elle se fut relevée: «Je vous prie, lui dit-elle, de dire au commandeur des croyants que je ferai toujours gloire d’exécuter les commandements de sa majesté, et que son esclave s’efforcera de la recevoir avec tout le respect qui lui est dû.» En même temps, elle ordonna à l’esclave, sa confidente, de faire mettre le palais en état de recevoir le calife, par les femmes noires destinées à ce ministère. Puis, congédiant le chef des eunuques: «Vous voyez, lui dit-elle, qu’il faudra quelque temps pour préparer toutes choses. Faites en sorte, je vous en supplie, qu’il se donne un peu de patience, afin qu’à son arrivée il ne nous trouve pas dans le désordre.»

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