Le serment des limbes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2007
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226176738
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le serment des limbes». Краткое содержание книги:
Katz continuait son cours magistral :
— On ne le dit pas assez, mais le diable est quasiment inexistant dans l’Ancien Testament. Il est absent parce que Dieu, Yahvé, n’est pas encore totalement bon ! Il assume le mal qu’il fait. Il n’a pas besoin d’un responsable pour ses basses besognes. Souvenez-vous d’Isaïe : « Dieu fait le bien, Il crée aussi le mal... » C’est dans le Nouveau Testament que Satan apparaît. Il y est même omniprésent. Pas moins de 188 citations ! Cette fois, Dieu est parfait et il faut bien trouver un coupable pour le mal qui règne sur terre. Il y a une autre raison. On dirait aujourd’hui : un problème de casting. Si le fils de Dieu est descendu sur terre, ce n’est pas pour affronter du menu fretin. Il lui faut un adversaire de son calibre. Un être surnaturel, puissant, déviant, qui tente d’imposer sa loi. Ce sera le Prince des Ténèbres. Jésus était un exorciste, ne l’oublions pas ! Au fil des pages des évangiles, il ne cesse d’extraire les mauvais esprits du corps des possédés qu’il rencontre...
Je n’apprenais rien mais ce discours d’introduction était le prix à payer pour les réponses plus précises que j’espérais. Dans tous les cas, installé dans un fauteuil de cuir râpé, je révisais mon jugement sur le petit père. Ce matin, il m’avait paru exalté, obsédé, dangereux. Ce soir, il était souriant et débonnaire. Un passionné qui parlait à Satan comme Don Camillo parlait à Jésus.
Le vieil homme se résumait à son nez, énorme. Tous ses traits s’y groupaient à sa base comme un village autour d’un clocher. C’était une courbe busquée, partant d’un coup du front haut pour fendre le visage gris, jusqu’à s’enrouler au-dessus des lèvres sèches.
Il était temps d’entrer dans le vif du sujet :
— Mais vous, fis-je en le désignant du doigt, qu’avez-vous pensé de la séance de ce matin ?
Il me regarda en silence, sourire en coin. Ses iris pétillaient, éclairant sa figure.
— Nous avons eu droit à un flagrant délit. Un flagrant délit d’existence !
— Du diable ?
Il se voûta au-dessus de son bureau :
— On pense aujourd’hui que Lucifer n’a jamais existé. Dans un monde où Dieu survit à peine, le démon est réduit au rôle de superstition. Un cliché d’un autre âge. Quant aux cas de possession, ils relèveraient tous de l’aliénation mentale.
— Il s’agit plutôt d’un progrès, non ?
— Non. On a jeté le bébé avec l’eau du bain. Ce n’est pas parce que l’hystérie existe que le diable n’existe plus. Ce n’est pas parce que nos sociétés industrialisées ont enterré cette peur ancestrale que son objet a disparu. En vérité, beaucoup de religieux pensent que l’Antéchrist, au XXe siècle, a triomphé. Il a réussi à nous faire oublier sa présence. Il s’est insinué dans les rouages de nos sociétés. Il est partout, c’est-à-dire nulle part. Dilué, intégré, invisible. Il progresse sans bruit ni visage mais n’a jamais été aussi puissant !
Katz semblait subjugué par son propre discours. Je revins à mon sujet :
— L’expérience de Luc a donc été une sorte de fenêtre sur un être réel ?
— Une fenêtre sur cour, ricana-t-il. Oui. Le diable, le vrai, nous est apparu ce matin. Un être mauvais, hostile, cruel, un maître de l’apostasie qui s’active au fond de chaque esprit. « La bête immonde tapie au fond de nos entrailles. » Luc Soubeyras, en mourant, l’a approchée. Il l’a vue et écoutée. Il est maintenant imprégné par cette présence. Possédé, au sens fort du terme.
— Mais que pensez-vous de la créature qui lui est apparue ? Ce vieillard aux cheveux luminescents ? Pourquoi cette apparence ?
— Le diable est mensonge, mirage, illusion. Il multiplie les visages pour mieux nous confondre. Nous ne devons pas nous arrêter à ce que nos yeux voient, à ce que nos oreilles entendent. Saint Paul nous exhorte : « Revêtez l’armure de Dieu, afin d’être capables de résister aux ruses du démon » !
Pas moyen de stopper ce puits de citations. Je pris mon élan et posai la seule question, au fond, qui m’importait à ce moment :
— À la fin de la séance, quand Luc a hurlé, c’était de l’araméen, non ?
Katz sourit encore. Un sourire qui irradiait de jeunesse :
— Bien sûr. De l’araméen biblique. L’araméen des manuscrits de la mer Morte. La langue de Satan, quand il s’est adressé à Jésus, dans le désert. Son utilisation par votre ami pourrait être considérée comme un symptôme officiel de possession, dans la mesure où il ne connaissait pas ce langage...
— Il le connaissait. Luc Soubeyras a suivi un cursus à l’Institut Catholique de Paris. Il a travaillé sur plusieurs langues anciennes.
— Dans ce cas, nous sommes bien dans le pire des cas. Une possession invisible, sans symptôme, sans signe extérieur, absolument... intégrée !
— Vous avez compris ce que cela voulait dire ?
— « Dina hou be’ovadâna ». La traduction littérale serait : « La loi est dans nos actes. »
— « La loi est ce que nous faisons », ça pourrait convenir ?
— Oui. Mais il n’existe pas de temps présent en araméen. Ce serait, disons, un présent universel.
La phrase d’Agostina. La phrase du Serment des Limbes, la loi est ce que nous faisons. La liberté totale du mal, érigée en loi. Pourquoi Luc répétait-il ces mots ? Comment les connaissait-il ? Les avait-il vraiment entendus au fond du néant ? Chaque élément renforçait la logique de l’impossible.
— Dernière question, fis-je en me concentrant sur mes paroles, vous aviez parlé à Luc avant l’expérience de ce matin ?
— Il m’avait appelé, oui.
— Vous a-t-il demandé à être exorcisé ?
Il fit un geste de dénégation :
— Non. Au contraire.
— Au contraire ?
— Il semblait, comment dire, satisfait de son état. Il s’observe lui-même, voyez-vous. Il est le théâtre d’une expérience. Le sujet de sa propre damnation. Lux aeterna luceat eis, Domine !
101
DANS LA RUE, je vérifiai mon portable. Pas de message. Merde. Je retrouvai ma bagnole et décidai de rentrer directement chez moi. En route, je ne pouvais pas passer une vitesse sans la faire craquer. Je pilais pour freiner et calais pour démarrer. Chaque fois que je tournais le volant, ma douleur à l’épaule se réveillait. Il était temps que je me repose — une vraie nuit.
À la maison, nouvelle déception. Manon dormait encore. Je laissai tomber flingue et holster et me dirigeai vers la cuisine. Elle avait préparé un repas selon mes goûts. Pousses de bambou, haricots verts, huile de soja, riz blanc et graines de sésame. Un thermos de thé était rempli. Je contemplai le service et les couverts, soigneusement disposés sur le comptoir : le bol en bois de jujubier, les baguettes de laque, les coupelles, la tasse... Malgré moi, je vis derrière ces attentions délicates un sens caché. Toujours le même : « Va te faire foutre. »