Le serment des limbes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2007
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- ISBN: 978-2226176738
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le serment des limbes». Краткое содержание книги:
— Et Massine Larfaoui ?
— La cerise sur le gâteau. Le coup est tombé en septembre, alors que j’étais déjà plongé dans l’affaire. Je connaissais les Asservis. Je connaissais l’iboga. Je n’ai pas eu de mal à recoller les morceaux.
— Tu sais qui l’a tué ?
— Non. C’est une des énigmes du dossier.
— Et l’unital6 ?
Il eut un sourire qui refusa de s’épanouir :
— De simples escrocs. Rien d’intéressant.
— Pourquoi les avoir contactés juste avant ta disparition ?
— Un de mes petits cailloux blancs. À ton intention. C’est tout.
— Comme la médaille de Saint-Michel ?
— Entre autres, oui.
Je ne savais pas si je devais éprouver de la compassion pour mon ami ou simplement de la colère. Je demandai :
— Et la piste des Asservis, où en étais-tu ?
— Les Asservis n’ont pas d’intérêt. Des satanistes, seulement plus cruels que d’autres. C’est tout. Le seul élément important de ce côté était l’iboga.
— Dans quel sens ?
— Il y avait là quelque chose à tenter.
— Tu veux dire...
— Que j’ai fait ce voyage, oui. Plusieurs fois. Sous une forme adaptée, l’injection. Je me suis fait aider par des pharmacologues.
Je me souvenais maintenant des mystérieuses traces de piqûres sur les bras de Luc. Il avait tenté cette expérience plusieurs semaines avant d’effectuer le grand saut.
— Et alors ? demandai-je d’une voix neutre.
— Rien. J’ai surtout été malade. Mais je n’ai pas vu ce que j’attendais.
— Où as-tu trouvé la plante ?
— Chez Larfaoui. Il gardait un stock d’iboga noir chez lui. Son meurtrier n’y a pas touché.
La question restait donc intacte : pourquoi le tueur n’avait-il pas fouillé le pavillon du Kabyle ? Ne cherchait-il pas la drogue ? N’avait-il aucun lien avec les Asservis ? Ou avait-il été dérangé par la présence de la prostituée ?
Luc reprit, sur un ton rêveur :
— L’iboga n’a eu qu’une vertu. Précipiter ma décision. J’ai compris que, pour voir le diable, il fallait, réellement, risquer sa peau. Le démon n’aime pas les demi-sel, Mat. Il veut qu’on crève. Il veut décider, seul, du sauvetage et de sa propre apparition.
Je ne relevai pas ces propos d’illuminé :
— Pourquoi avoir pris tant de risques ?
— C’était la seule solution. L’expérience négative est la clé de voûte de l’enquête. La source noire qui donne naissance aux meurtriers. Les Sans-Lumière.
— Tu penses donc que Manon est une Sans-Lumière ?
— Aucun doute.
— Tu crois qu’elle s’est vengée de son assassin, sa mère ?
— Je ne le crois pas. Je le sais, c’est tout.
Luc planta ses yeux dans les miens :
— Écoute-moi, Mat. Je ne me répéterai pas. J’ai plongé dans les ténèbres par amour pour Manon. J’ai visité les Enfers comme Orphée. J’ai risqué ma peau. Et mon âme. Tout ça, je l’ai fait pour elle. Et contrairement à ce que tu pourrais croire, j’ai prié pour ne rien trouver au fond du gouffre. Pour l’innocenter. Mais c’est le pire qui est survenu. J’ai vu le diable et je connais maintenant la vérité. Manon a vécu ce que j’ai vécu et c’est une meurtrière.
Je balançai mon mégot par la fenêtre. Je ne voulais pas entrer dans ce conflit.
— Tu es donc, toi aussi, un Sans-Lumière ?
— En devenir.
— Tu as invoqué le diable avec trois bibelots, tu as plongé dans l’eau glacée, et voilà, c’est tout ?
— Je n’ai pas à te convaincre.
— As-tu entendu le Serment des Limbes ?
— Je ne peux pas répondre à cette question.
J’élevai la voix, malgré moi :
— De qui vas-tu te venger ? De toi-même ? Ou tu penses simplement attaquer une série de meurtres gratuits ?
— Je comprends tes doutes. Tu m’as accompagné jusqu’à un certain point. Je n’espérais pas que tu irais au-delà.
Il reprit son souffle puis désigna son cahier :
— Tant que je le peux, j’écris. Je consigne tous les détails de mon évolution. Bientôt, il n’y aura plus rien à faire. Je serai passé de l’autre côté. Il ne faudra plus m’écouter, plus me croire. Il faudra simplement... m’enfermer.
J’avais ma dose pour aujourd’hui. Je lui pressai l’épaule :
— Tu dois te reposer. Je reviendrai demain.
Il saisit mon bras :
— Attends. Je veux te dire autre chose. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi j’étais obsédé par le diable ?
— Chaque matin. Depuis que je te connais.
— Tout vient de mon enfance.
Je soupirai. Qu’est-ce qu’il allait encore me sortir ? J’espérais tout à coup qu’il évoquerait un vieillard croisé durant ses jeunes années. Un vieillard qui ressemblerait à sa vision, mais il dit :
— Tu te souviens de mon père ?
Je revis la photo dans son bureau : Nicolas Soubeyras, le conquérant des abîmes, portant combinaison et lampe frontale. Sans attendre de répondre, il ajouta :
— Le pire salopard que j’aie jamais connu.
— Je croyais que tu l’admirais.
— À onze ans, on admire toujours son père. Même quand c’est une ordure.
J’attendais la suite.
— Un salopard, qui frappait ma mère, qui nous infligeait une discipline de fer, obsédé par ses records, ses performances. À cette époque, je souffrais d’une lésion du nerf trijumeau. Une affection très rare chez les enfants, qui provoque une douleur atroce. Mon père me cachait mes analgésiques, mes anti-inflammatoires, histoire de m’aguerrir. Tu vois le genre ?
Ce que je ne voyais pas, c’était le rapport entre cette nouvelle histoire et la hantise du diable. Luc avait-il fini par prendre son père pour un démon ? Il continua :
— Tu sais comment il est mort ?
— Il s’est tué dans une expédition de spéléologie, non ?
— Le gouffre de Genderer, dans les Pyrénées, en avril 1978. Pas loin de Saint-Michel-de-Sèze. Il est descendu à moins mille mètres de profondeur. Son objectif était de rester soixante jours sous la terre, sans repère temporel ni contact avec la surface, afin d’étudier sa propre horloge interne. Il n’est jamais remonté. Un éboulement l’a enseveli dans une grotte. Il est mort asphyxié, bloqué dans une salle par les quartiers de roche.
Je conservai le silence. Toujours pas de rapport avec Satan.
— Près du corps, les sauveteurs ont découvert un carnet d’esquisses. Quand j’ai vu ces dessins, Mat, j’ai su que ma vie ne serait plus jamais la même.
— Que représentaient-ils ?
— Les ténèbres.
— Comprends pas.
— Emprisonné dans la grotte, mon père avait dessiné chaque jour le décor qui l’entourait, à la lueur de sa lampe. Les stalactites, les contours de la cavité, les poches d’ombre.
— C’était toujours le même dessin ?
— Justement, non. Au fil des jours, les roches se transformaient. Les stalactites se déformaient. Elles devenaient des griffes qui s’approchaient pour l’emporter.
J’imaginai : Nicolas Soubeyras, emmuré vivant, agonisant, frappé de visions. S’obstinant à dessiner à la lueur déclinante de sa lampe, il avait vu son environnement changer peu à peu. Le dernier effroi avant le ticket de sortie.