Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
– Depuis huit ans, nul n’a frappé à cette porte! gronda Claude. Qui cela peut être, sinon le malheur qui passe?…
Un deuxième coup plus rude du heurtoir retentit, sourdement. Maître Claude retomba pesamment dans son fauteuil et fit un signe impérieux à la servante qui sortit. Et il demeura les yeux fixés sur la porte de la salle. L’instant d’après il entendit le bruit de la barre de fer qu’on décadenassait, de la chaîne qu’on laissait tomber, des verrous qui grinçaient… Puis il y eut un silence…
Tout à coup, dans l’encadrement de la porte, un homme parut la tête couverte d’une cape noire… Claude se leva, et d’un ton raide et craintif à la fois, demanda:
– Qui êtes-vous?… Homme ou spectre… que voulez-vous de moi?…
L’inconnu s’avança lentement de quelques pas… Un tremblement convulsif l’agitait… Il demeura une minute sans parler; puis d’une voix basse et rauque, il prononça:
– Maître, je viens requérir les services de ta profession…
Claude fut secoué d’un tressaillement terrible. Un sourire livide crispa ses lèvres. Il se secoua comme pour rejeter le fardeau de ses souvenirs et il dit:
– Du temps que j’exerçais mon sinistre métier, l’official et le grand prévôt seuls pouvaient me requérir. Vous n’êtes ni l’official [7], ni le grand prévôt… sans quoi vous sauriez que depuis huit ans, je me suis fait relever de mes fonctions… Allez en paix, qui que vous soyez, vous qui cachez votre visage à l’ancien bourreau de Paris!…
L’inconnu ne broncha pas. D’une voix plus basse, plus rauque, il laissa tomber ces mots:
– Pour moi, pour celle qui m’envoie, tu n’es pas relevé de ta fonction. Pour moi, pour celle à qui tu dois obéissance, tu es encore le bourreau… regarde!
Alors il sortit de dessous son manteau sa main droite qu’il tendit. Au médius de cette main, il y avait un large anneau couronné par un énorme chaton de fer sur lequel étaient tracés des signes mystérieux. Claude jeta un coup d’œil sur ces signes. Alors un frémissement le fit chanceler!
Alors aussi, il s’inclina, se courba très bas, dans une attitude de profonde humilité!…
– Tu obéis?… demanda l’inconnu.
– J’obéis monseigneur!… répondit Claude d’une voix étranglée.
– Bien. Rends-toi à la maison du bout de l’île, derrière Notre-Dame. L’exécution est pour dix heures… Y seras-tu?
– J’y serai, monseigneur!… fit Claude dans un soupir qui ressemblait à un râle. Mais dites à ceux qui vous envoient que je suis las, bien las… que l’horreur pèse sur mes nuits d’un poids trop lourd… que dussé-je être tué moi-même, je ne veux plus tuer… et que je déchirerai demain le pacte qui m’enchaîne.
Il se redressa de toute sa hauteur et ajouta:
– Cela dit, monseigneur, ne comptez plus sur moi… cette exécution sera la dernière!…
– La dernière! fit l’homme. Soit!… Maintenant, Claude, je vais te montrer ce visage que tu me reprochais de tenir caché…
– Qu’importe votre visage! gronda Claude. Puisque j’ai vu votre main… puisque j’ai vu l’effroyable anneau de fer, cela suffit!… Allez en paix, monseigneur!…
– Il faut pourtant que tu me voies face à face, dit l’inconnu dans un sanglot. Car maintenant ce n’est plus au bourreau que je parle! Ce n’est plus l’envoyé de la souveraine qui te parle!…
D’un geste rapide, il fit tomber sa cape et son visage apparut, pâle d’une pâleur spectrale. Claude recula, haletant, et murmura avec un indicible accent où il y avait de la terreur, du défi, du remords peut-être:
– L’évêque!… Le prince Farnèse!… Le père de l’enfant!…
– De l’enfant que tu me volas! gronda Farnèse. Oui, c’est moi! Moi qui t’ai maudit! Moi qui viens de te maudire encore, puisque tu n’as pas eu pitié de mon malheur! Ou plutôt, non! je ne te maudis pas. Une espérance insensée m’a soutenu jusqu’à ce jour. Oui, j’espère encore! C’est en suppliant que je viens… Écoute! Dis-moi la vérité! Sois homme une fois dans ta vie!
Claude hésita un instant… puis secoua la tête. Farnèse attendait, pantelant.
– La vérité! gronda enfin Claude. Je vous l’ai dite le jour que vous êtes venu, il y a près de quinze ans!
Farnèse baissa la tête, comme écrasé, et chancela…
– Elle est morte! reprit Claude d’une voix glaciale. Morte trois jours après que je la recueillis au pied du gibet… morte dans les bras de la femme à qui je la confiai…
Le cardinal prince Farnèse ne dit plus rien. Il leva les bras au ciel et les laissa lourdement retomber. Puis il ramena sa cape sur sa tête et, avec un lugubre gémissement, se dirigea vers la porte. Claude, rapidement, jeta un manteau sur ses épaules, suivit Farnèse et le rejoignit au moment où il mettait le pied dans la rue. Il le toucha au bras, et d’un accent de timidité farouche:
– Pardon… un mot encore…
Farnèse frissonna, violemment arraché à sa pensée d’insondable amertume:
– Que veux-tu?
– Vous ne m’avez pas dit qui je dois exécuter ce soir!…
– J’ignore!… dit Farnèse, morne et glacé.
– Est-ce un homme?… Une femme?…
– Une femme!… Une jeune fille!…
Claude frémit d’angoisse… Une jeune fille… Un être de grâce et de faiblesse qu’il allait supprimer!…
– L’infortunée! murmura-t-il.
À ce moment, le bronze de Notre-Dame tinta dans la nuit, et les ondulations sonores s’épandirent sur la Cité endormie en hululements d’une infinie tristesse… Les deux hommes, le cardinal et le bourreau, demeurèrent immobiles, comptant les coups. Et quand la voix de la cathédrale se tut, celle du cardinal s’éleva:
– L’heure de l’exécution! dit-il sourdement.
Puis, Farnèse leva la main comme pour jeter un ordre suprême, et lentement, de son pas silencieux, la tête penchée, les épaules frissonnantes, il s’en alla dans la direction du Petit-Pont. Le bourreau essuya la sueur qui inondait son front… Et il s’élança vers Notre-Dame, vers l’extrémité de l’île, vers la mystérieuse maison de la princesse Fausta, en grondant:
– La dernière exécution… La dernière victime!…
V LA MAISON DELA CITÉ
La Simonne fut enterrée dans le plus proche cimetière, c’est-à-dire aux Innocents. Comme de juste, elle fut jetée dans le coin des hérétiques; et aucune croix ne surmontait l’endroit où elle reposait, vu qu’elle avait fait partie d’une troupe de baladins, bohèmes, faiseurs de tours, gens excommuniés de plein droit, mécréants et damnés.
Lorsque le cercueil eut été mis en terre, et que le fossoyeur commença à rejeter les premières pelletées, Belgodère saisit Violetta par la main et l’entraîna. La jeune fille le suivit sans résistance. Elle était mortellement triste. Sa main glacée tremblait dans celle du bohème. Il faisait nuit noire. La ville lui apparaissait comme une solitude affreuse. Elle marchait sans se rendre compte du trajet qu’elle accomplissait. Pourtant, au fond de son cœur empli de ténèbres rayonnait doucement une image consolatrice qui semblait l’escorter pour la protéger, et lui murmurer qu’elle n’était pas seule au monde.
Ce jeune seigneur au regard limpide, à la voix caressante… reviendrait-il? Hélas! Elle ignorait jusqu’à son nom… Mais il l’avait regardée avec une si fraternelle expression de pitié, elle l’avait vu si beau, si touchant, lorsqu’il était entré dans la roulotte, les bras chargés de fleurs, que son sein de vierge palpitait à ce souvenir, et qu’à son deuil filial se mêlait un émoi inconscient et très pur…
[7] L’officiaclass="underline" juge ecclésiastique désigné par l’évêque pour exercer la juridiction du tribunal ecclésiastique.