Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
D’eux-mêmes, les porteurs placèrent le reste des fleurs sur le cercueil. Ils le descendirent… le déposèrent sur la civière. Et déjà, ils se mettaient en route.
– Viens, dit alors Belgodère d’une voix étrange.
Violetta jeta sur lui des yeux égarés par le désespoir de cette minute affreuse.
– Viens donc! reprit le bohémien avec un sourire effrayant. Tu ne veux pas laisser ta mère s’en aller toute seule!… Allons, je te permets de l’accompagner…
Ce fut presque un cri de joie qui râla dans la gorge de la jeune fille. Pour la première fois depuis de longues années, elle leva sur Belgodère un regard où il y avait une aube de reconnaissance étonnée…
– Je ne suis pas aussi mauvais diable que tu le penses! grommela le bohémien en haussant les épaules.
Violetta s’élança…
Accompagner sa mère jusqu’au cimetière! Pour cette pauvre enfant, c’était une consolation… triste consolation! Et les patrouilles qui sillonnaient Paris purent voir avec un frisson d’étonnement et de pitié ce pauvre cercueil fleuri comme un cercueil de princesse, qui s’en allait par les rues déjà obscures, suivi seulement par une jeune fille qui marchait en pleurant…
Belgodère avait quitté la roulotte en disant à ses deux hercules assis sur les marches:
– Ramenez la voiture à l’auberge. Peut-être ne rentrerai-je pas cette nuit… Et quant à Violetta, ajouta-t-il plus sourdement, elle ne rentrera jamais!…
Il s’éloigna alors à grandes enjambées, et d’assez loin, sombre, oblique, rasant les murs, se mit à suivre Violetta qu’il couvait de son œil luisant, comme la bête de proie suit sa victime à la piste, sans bruit, dans la nuit des grands bois solitaires.
Au moment où Violetta se mit en marche derrière la lugubre civière, un homme abrité sous l’auvent d’une maison de la place, la tête couverte d’une cape noire qui retombait sur son visage, à demi penché, palpitant, la suivit d’un morne regard jusqu’à ce qu’elle eût disparu.
– La victime est en route, murmura-t-il alors. Il me reste à prévenir le sacrificateur! Effroyable besogne!… Pauvre infortunée! Le hideux bohémien te mène… et là-bas, t’attend Fausta, l’implacable Fausta!…
Cet homme frissonna comme s’il eût fait grand froid. Alors il quitta le recoin d’où il avait guetté le départ de Belgodère et de Violetta, se dirigea vers le pont de Notre-Dame qu’il franchit, et pénétra dans le dédale de la Cité.
Entre la cathédrale, formidable de son silence, et le Palais d’où sortaient les sourdes rumeurs du Parlement assemblé en séance de nuit, vers le milieu de la rue Calandre, dans un terrain vague en bordure du Marché Neuf achevé depuis deux mois, s’élevait une maison basse, honteuse, un logis écarté, en quarantaine parmi les logis voisins.
Le jour, les hommes s’écartaient de cette demeure en grondant une imprécation. Les femmes qui passaient par là pâlissaient et faisaient un signe de croix. En ce logis, dans une pièce froide, aux meubles sévères, aux murailles nues qui s’ornaient seulement d’une grande croix d’ébène, une sorte de colosse pensif était assis dans un large fauteuil, le coude sur une table servie, le front dans la main, tandis qu’une vieille servante allait et venait à pas furtifs.
– Vous ne mangez donc pas, maître Claude? demanda la femme en s’arrêtant.
Le géant fit un geste d’indifférence et de lassitude.
– Toujours ces affreux souvenirs de votre ancien métier, reprit-elle au bout d’un silence.
– Non, dit sourdement Claude en secouant la tête.
– Oh!… alors, c’est que vous pensez à l’enfant!…
– Toujours! soupira Claude comme s’il se fût parlé à lui-même. Les minutes où les spectres de mes victimes ne viennent pas m’assiéger sont encore, peut-être, les plus terribles pour moi… Car alors, c’est son image, à elle, qui se dresse devant mes yeux. Huit ans, dame Gilberte! huit ans écoulés presque jour pour jour depuis qu’elle disparut comme un beau songe qui s’évanouit… Ô mon enfant, ma suave violette qui embauma ces trop courtes années de ma terrible existence, qu’es-tu devenue?… Où sont tes jolis yeux d’azur?… Où est le radieux sourire de tes lèvres?… Tout en moi, autour de moi, n’est plus que ténèbres depuis que tu ne jettes plus tes petits bras autour de mon cou en gazouillant ce nom de père qui me faisait frémir de bonheur jusqu’au fond des entrailles.
Maître Claude laissa lentement retomber son poing noueux, pareil à une masse. Un soupir gonfla et souleva son vaste poitrail. Et cet homme, qui semblait l’incarnation de la force animale, reprit avec une étrange douceur:
– Il paraît que je n’étais pas fait pour tant de bonheur, et que j’étais condamné aux solitudes maudites! Pourtant… rappelez-vous, dame Gilberte, je n’en abusais pas de ce bonheur!… Je n’allais voir l’enfant que deux fois par semaine… c’étaient mes grandes fêtes à moi!… Mais quelles fêtes que ces jeudis et ces dimanches! ajouta-t-il avec un rayonnement sur sa physionomie fatale… Avec quels délices j’abandonnais la sinistre livrée! Avec quelle joie, dès l’aube, je mettais les habits de bourgeois sous lesquels elle me connaissait!…
– Allons, allons, maître Claude, fuyez ces souvenirs qui vous tuent!…
– Avec quel enivrement, continua Claude, sans entendre, je courais à Meudon!…, Le cœur palpitant, j’entrais dans le jardin. La bonne Simonne venait au-devant de moi… Et l’enfant?… Ah! la voici! Ses jolis bras tendus, elle accourt, je la saisis, je la hisse, elle me serre le cou, elle grimpe sur mes épaules en riant, en me tirant les cheveux, et en criant comme une petite folle: Mère Simonne! voici papa!… Ah! quel bon rire…
Maître Claude couvrit son visage de ses deux mains… Il pleurait doucement, sans bruit…
– À quoi bon vous mettre le cœur à l’envers? dit dame Gilberte.
– Mon cœur!… L’enfant l’a emporté dans ses petites menottes qui si souvent ont caressé mon front!… Un matin… jour d’épouvante, jour de malédiction! C’était un jeudi… toute la vie, je m’en souviendrai… il faisait beau… cela sentait bon la fraîcheur, sous les ombrages de Meudon… j’arrive, j’appelle… pas de réponse… Bon! elles sont descendues à la Seine, sans doute? Et pourtant!… Enfin, je ne voulais pas avoir peur… J’entre dans le jardin! Pas de Simonne! Encore moins d’enfant! Je pénètre dans la maison… tout est bouleversé comme par une lutte… je veux appeler, ma voix s’étrangle… je me sens devenir fou… je sors, je crie, je hurle… rien, toujours rien!… Je cours à la Seine, je bondis dans le bois, je reviens à la maison… rien! toujours rien! L’effroyable journée!… Je tombe, le soir, sans connaissance… et lorsque je reviens à moi, je vois une femme qui me soigne… Mon enfant! Où est mon enfant!… Oh! on ne sait pas? Nul ne sait!… Tout ce qu’on sait dans le voisinage, c’est que la veille, on a vu passer une troupe de bohémiens… Comment ne suis-je pas mort!
– Vous avez bien failli mourir, maître Claude, fit dame Gilberte; et lorsque vous m’êtes revenu huit jours après, tremblant la fièvre… j’ai bien cru…
Un coup frappé à la porte interrompit la vieille servante et réveilla de longs échos dans la maison. Gilberte demeura immobile, saisie de stupeur… Claude se redressa violemment, le poing sur la table, le cou tendu, les yeux hagards.
– Qui peut venir ici? murmura la vieille en pâlissant.