Les Pardaillan – Livre III – La Fausta
- Автор: Zévaco Michel
- Язык: французский
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les Pardaillan – Livre III – La Fausta». Краткое содержание книги:
– Eh! monsieur! fit tranquillement Pardaillan, je suis déjà maréchal moi-même, et c’est énorme. Pourquoi me faire colonel des autres?
Crillon secoua sa crinière:
– Je ne vous comprends pas, dit-il; n’importe, vous êtes un rude compagnon. Mort de ma vie! Le roi, s’il avait dix serviteurs taillés sur votre modèle, serait demain sur son trône!… Allons, adieu!… Votre main?
– La voici!
– Votre nom?…
– Chevalier de Pardaillan! Adieu, monsieur de Crillon. Dites au roi qu’il ne m’oublie pas dans ses prières à sa prochaine procession!
Le brave Crillon, ébahi, ne sachant si le chevalier avait parlé sérieusement, se tourna vers ses troupes, commanda: «En avant!» et se mit en route en saluant une dernière fois de son épée cet homme dont l’intrépidité l’avait émerveillé et dont chaque parole le stupéfiait comme une énigme d’ironie.
Pardaillan prit le duc d’Angoulême par le bras, et simplement, comme si rien d’extraordinaire ne se fût passé:
– Rentrons par la porte Montmartre et allons nous reposer en vidant un broc de Suresnes à la Devinière, chez cette bonne Dame Huguette Grégoire… une vieille connaissance à moi! Le vin de la Devinière, monseigneur, a pour moi un grand charme: c’est que mon père l’aimait… Et quant à Huguette… elle m’aime!… Et cela me rappelle les temps radieux d’espérance ou j’aimais… moi aussi!…
Sur ces mots prononcés avec une mélancolie poignante qui ne lui était pas habituelle, Pardaillan entraîna Charles d’Angoulême tout étonné de surprendre dans le clair regard de son compagnon quelque chose comme une buée vite évaporée au soleil.
Laissons Pardaillan et Charles d’Angoulême rentrer dans Paris et revenons un instant au duc de Guise qui venait de s’élancer vers son hôtel, laissant Bussi-Leclerc, sans ordres, tout stupéfait au milieu de la place de Grève.
Sous ses allures de magnifique gentilhomme, sous l’ambition effrénée qui surchauffait son cerveau, sous cette passion même qui le brûlait pour une pauvre petite fille de bohème, Henri de Lorraine, duc de Guise, roi de Paris par la force, presque roi de France par l’immense désir de la Ligue – vaste œuvre qui avait étendu ses tentacules sur tout le royaume – cet homme, donc, sous des dehors de prospérité inouïe, poussé ou plutôt conduit par la main de la Fortune, prêt à monter sur le trône, cet homme qui faisait trembler des rois portait au cœur un mal terrible, un ulcère rongeur, qui, peut-être, fut un obstacle décisif à sa volonté d’entreprises politiques: la jalousie!
Guise faillit à sa propre fortune. L’Histoire, qui s’arrête aux gestes extérieurs, montre un étonnement naïf de ses hésitations; elle constate avec stupeur ses brusques arrêts, ses reculs inconcevables… Sur la place de Grève, au lieu de se mettre à la tête des mille ligueurs que lui amène Bussi-Leclerc, il tremble, il abandonne la foule qui l’acclame, se retire, se sauve presque en son hôtel, et laisse sortir de Paris les trois mille hommes de Crillon qui allaient être le premier noyau de l’armée avec laquelle Henri III devait assiéger Paris!
Que s’était-il donc passé d’effroyable? Quelle catastrophe s’était abattue sur cet esprit violent et le paralysait? Tout simplement, Guise avait lu la lettre de la princesse Fausta, que le cardinal Farnèse lui remettait. Tout simplement, cette lettre contenait ces lignes:
«Le comte de Loignes n’est pas de ceux qui sont sortis de Paris à la suite d’Hérodes. La duchesse de Guise, que vous croyez sur la route de Lorraine et que vous avez conduite vous-même, il y a deux jours, jusqu’à Lagny, vient de rentrer dans Paris. Quelqu’un vous attend en votre hôtel pour vous expliquer ce double événement.»
IV LE BOURREAU
Le soir de ce jour, sous la sérénité pâle du crépuscule, Paris gardait encore de profonds tressaillements. L’échauffourée du matin en place de Grève semblait se prolonger par des grondements qui parfois se répercutaient, on ne savait pourquoi; des groupes de bourgeois cuirassés, casqués, la pique, la hallebarde ou l’arquebuse aux poings, s’entretenaient aux carrefours; des patrouilles d’hommes d’armes passaient lourdement; par moment, quelque seigneur suivi de son escorte de cavaliers trottait au long des chaussées. Bourgeois, soldats, seigneurs avaient la croix blanche de la Ligue sur la poitrine ou bien, autour du cou, le chapelet signal de ralliement; car on venait de fonder la confrérie du Chapelet et tout Paris en était; malheur à ceux qui ne portaient aucun de ces deux signes.
Il ne faisait plus jour, pas encore nuit; peu à peu les bruits s’éteignaient, et du ciel, mêlées aux dernières clartés tombaient les premières ombres qui allaient envelopper la silhouette capricieuse et tourmentée du vieux Paris, ses toits aigus, ses ruelles étroites et tortueuses, ses hérissements de tourelles, de cloches et de girouettes, ce grand lac de tuiles verdies par les mousses, parsemé de ces îlots formidables, sombres et menaçants qui s’appelaient le Temple, le Louvre, le Grand Châtelet, la Bastille…
Ce fut à cette heure indécise que quatre hommes portant une civière s’approchèrent de la voiture de Belgodère demeurée sur la place de Grève. Sur la civière, il y avait un cercueil vide.
Dans la roulotte, une torche de résine était allumée; ses lueurs fuligineuses jetaient de vagues reflets rouges sur le corps de la Simonne étendue toute raide sur sa couchette et, se jouant parmi les fleurs épandues, allaient lécher de leurs rapides et funèbres caresses le visage livide de la morte. Près de la torche, Violetta agenouillée, affaissée, les yeux fixés sur la figure aimée de celle qu’elle appelait sa mère; parfois sa main, doucement, arrangeait les fleurs ou les cheveux, ou bien touchait le front glacé, comme d’un furtif baiser; elle ne pleurait pas, n’ayant plus de larmes…
L’ombre, lentement, grimpait aux coins de la roulotte. Dans cette ombre, au fond, Saïzuma la bohémienne, assise, immobile, muette statue de l’indifférence, loin, bien loin de ces choses, perdue dans le chaos de ses douleurs obscures. Près d’elle debout, les bras croisés, la lèvre crispée par la haine satisfaite, l’œil rivé sur Violetta, avec d’étranges et brusques lueurs rouges, Belgodère guettait…
Les quatre hommes entrèrent et déposèrent le cercueil au long de la morte.
– Voilà! fit l’un; nous venons enlever cette hérétique de bohème…
– Bien entendu, ajouta un autre, il n’y a pas de prêtre; la défunte s’en est passée pendant sa vie: elle s’en passera pour sa dernière promenade.
Belgodère approuva d’un signe de tête et dit simplement:
– Hâtons-nous…
– Oh! ricana un porteur, vous êtes pressé, mon compère! Il paraît que vous ne voulez pas faire attendre messire Satan!… Allons, la belle enfant, gare!…
Violetta, secouée d’un long frisson, s’était jetée sur la Simonne, et doucement, à mots imperceptibles, brisés de sanglots, lui parlait, lui disait l’éternel adieu… Rudement, Belgodère l’arracha à la funèbre étreinte: Violetta se releva, recula, les mains sur les paupières, le cœur défaillant, balbutiant encore:
– Adieu, maman… ma pauvre maman Simonne… adieu pour toujours…
Lorsqu’elle osa regarder, la Simonne était dans le cercueil!… Alors l’enfant eut un grand cri. Sa douleur jaillit, fusa, éclata… Elle retomba à genoux, toute palpitante, les lèvres tremblantes, et se mit, à pleines brassées, à entasser des roses dans la bière. L’instant d’après, ce fut fini! Le couvercle était jeté sur la morte. La Simonne avait disparu à jamais. Et le secret que son agonie avait voulu crier, le secret de la naissance de Violetta était cloué avec elle dans la bière!…