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L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]

Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:

Prévoir l'avenir. Un vieux rêve de l'humanité.
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
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La table était ronde, mais j’avais l’impression de me trouver au centre du groupe. Tous quatre, bien plus versés que moi déjà dans les arcanes du pouvoir et des influences, me regardaient en quête d’une directive, car l’avenir était un brouillard épais. Eux pouvaient seulement essayer de deviner les énigmes des jours non encore parus, et ils étaient persuadés que je voyais. Bien sûr, je n’allais pas expliquer la différence entre voir et être d’une bonne force à conjecturer. Je goûtais ce sentiment de supériorité. Le pouvoir est intoxicant certes, à quelque niveau qu’on puisse l’atteindre. J’étais là, parmi ces milliardaires – deux juristes, un spéculateur et un magnat de la publicité, trois Arméniens retors et un Juif espagnol, tous impatients comme moi de savourer le triomphe d’une course victorieuse à la Maison-Blanche, tous avides de partager cette gloire obtenue pour un autre, tous se taillant déjà leurs empires respectifs au sein du futur gouvernement. Et ils attendaient maintenant que je leur indique comment réaliser ce qui allait être en fait la conquête des États-Unis. Mardokian prit la parole :

— Procédons d’abord à un examen, Lew. Que penses-tu des chances réelles de Quinn pour qu’il soit désigné l’an prochain ?

J’observai une pause adéquate, style prophète. Je donnais l’impression d’interroger les totems stochastiques. Mon regard sondait les lointaines régions de l’espace, contemplant des nuées d’atomes dansants, guettant l’apparition des présages. J’affectais la pomposité d’un oracle. Bref, je jouais de bout en bout mon personnage formidable et mystérieux. Après quoi, je répondis d’un ton grave :

— Pour la désignation, une chance sur huit. Pour l’élection, une sur cinquante.

— Pas bien fameux.

— Non.

— Pas fameux du tout, appuya Lombroso. Mardokian était consterné. Tourmentant l’extrémité de son nez charnu d’empereur romain, il dit :

— Nous suggères-tu de laisser tomber complètement ? Est-ce là ton appréciation ?

— Pour l’an prochain, oui. Faites votre deuil de la présidence.

— Alors, nous renonçons ? bougonna Ephrikian. Comme ça, sans nous accrocher ? Nous nous contentons de la mairie, nous abandonnons ?

— Minute, insista Mardokian. (Il me fit face à nouveau.) Et pour la campagne de 04, Lew ?

— Les chances sont meilleures. Bien meilleures. Ephrikian (corpulent, barbe noire, crâne tondu suivant les exigences de la mode) semblait inquiet. Il prit un air renfrogné.

— Actuellement, la presse ne tarit pas d’éloges sur ce que Quinn a réalisé comme maire pendant sa première année. J’estime, Lew, que c’est le moment d’atteindre l’échelon suivant.

— D’accord, dis-je pour ne pas le contrarier.

— Mais il sera battu en 2000 ?

— Quel que soit l’homme présenté par les néo-démocrates, il sera battu. N’importe lequel. Quinn, Leydecker, Keats, Kane, Pownell, tous. C’est le moment pour Quinn de tendre la main, d’accord, mais l’échelon supérieur n’est pas toujours le sommet.

Missakian (trapu, méticuleux, lèvres minces, l’homme lucide par excellence) intervint :

— Peux-tu être plus précis, Lew ?

— Tant que vous voudrez, dis-je. Et je me lançais dans les détails.

J’exposai ma prédiction – pas tellement aventurée – d’après laquelle tout candidat se présentant contre Mortonson en 2000 était voué à l’échec. Dans notre pays, les présidents en fonction ne sont jamais battus quand ils sollicitent un deuxième mandat, à moins que le premier n’eût été une catastrophe d’ampleur hoovérienne, et Mortonson avait accompli un bon petit travail terne et laborieux, qui, en bien ou en mal, n’avait rien d’exceptionnel, bref, le genre qui plaît à l’Américain moyen. Leydecker constituerait un rival respectable, mais il n’y avait vraiment pas d’issue : il serait défait et risquait de l’être sévèrement. Mieux valait donc se tenir hors du chemin de Leydecker, lui laisser le champ libre. N’importe comment, une tentative de Quinn pour lui arracher la désignation l’an prochain échouerait et ferait de Leydecker un ennemi, ce qui n’était pas souhaitable. Laissons donc Leydecker obtenir l’investiture, laissons-le se détruire lui-même lors de l’élection en cherchant à battre Mortonson. Attendons. Nous ferons désigner Quinn – toujours jeune et non déprécié par une défaite – en 2004, quand la Constitution aura interdit à Mortonson de solliciter un troisième mandat.

— Donc, résuma Ephrikian, Quinn s’abstient au profit de Leydecker en 2000, et reste les bras croisés ?

— Mieux que ça, rectifiai-je.

Je portai mon regard vers Lombroso. Lui et moi avions déjà discuté stratégie. Courbant ses puissantes épaules en avant et balayant le côté arménien de la table d’un coup d’œil élégamment voilé sous ses paupières, il se mit à exposer notre plan.

Quinn essaierait de s’acquérir une notoriété sur le plan national durant les prochains mois, pour donner son maximum en juillet 99 avec déplacements dans tous les États et principaux discours à Memphis, Chicago, Denver, San Francisco. Ayant derrière lui quelques résultats appréciables dont bénéficiait New York (réajustement des enclaves, dynamisme accru des plans d’études, dégottfriedisation de la police, etc.), il donnerait son avis sur des questions plus générales, telles que les échanges nucléaires entre régions, une nouvelle présentation des Lois sur la Vie Privée (textes repoussés en 1982), voire – pourquoi pas ? – cette affaire de pétrole coagulé. En octobre, il attaquerait ouvertement les républicains, non pas tant Mortonson lui-même que certains membres choisis de son cabinet (tout spécialement Hospers, de l’Énergie, Theiss qui tenait l’Information et Perlman, ministre de l’Environnement). Il allait donc se glisser pied à pied dans la lutte, devenant une figure de proue, un jeune leader en plein essor. Les gens évalueraient ses chances d’occuper la Maison-Blanche, bien que les sondages le situeraient loin derrière Leydecker comme favori pour la désignation (c’était à nous d’y veiller) et il ne se déclarerait jamais vraiment candidat. Il laisserait la presse dans l’illusion qu’il préférait Leydecker à n’importe quel autre, prenant soin toutefois de ne pas cautionner celui-ci sans réserves. En 2000, à la convention néodémocrate de San Francisco, une fois que Leydecker aurait prononcé le traditionnel discours pour refuser de nommer son compagnon de lutte, Quinn lancerait alors une offensive factice (et malheureuse) afin d’être choisi comme vice-président éventuel. Pourquoi vice-président ? Parce que la joute le mettrait au premier plan sans l’exposer à se voir taxé d’ambition prématurée et sans lui aliéner le redoutable Leydecker. Pourquoi une offensive malheureuse ? Parce que Leydecker allait perdre de toute façon contre Mortonson, et Quinn n’avait rien à gagner en le suivant dans la défaite comme coéquipier. Mieux valait être évincé par la convention, donnant ainsi l’image d’un brillant nouveau venu victime des politiciens, que désavoué à l’issue du vote.

— Notre modèle, conclut Lombroso, est John Kennedy, mis sur la touche de cette même façon en 1956 et grand vainqueur en 1960. Lew a procédé à des votes simulés qui montrent l’imbrication des forces. Nous pouvons vous faire voir les profils.

— Merveilleux ! gloussa Ephrikian. Et pour quand l’assassinat ? 2003 ?

— Restons sérieux, veux-tu ? dit doucement Lombroso.

— Okay, acquiesça Ephrikian. Sérieux tu es, sérieux je suis. Et s’il plaît à Leydecker de se présenter en 2004 ?

— Il aura soixante et un ans, répondit Lombroso, et une première défaite à son passif. Tandis que Quinn sera encore dans la force de l’âge, et invaincu. L’un se trouvera sur la mauvaise pente, et l’autre manifestement sur la bonne, celle qui monte. Le parti réclamera à grands cris un gagneur, après huit années passées loin du pouvoir.

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