L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1976
- Язык: французский
- Год: OPTA
- Переводчик: Rene Lathiere
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
— Carvajal pense que nous aurons d’autres difficultés avec Anthony pour le budget, hasardai-je. Mais tu devrais en savoir davantage que moi là-dessus. Est-ce que Gilmartin critique toujours nos dépenses ?
— Pas un mot.
— Préparons-nous une fournée de nouvelles taxes qui ne lui plairaient point ?
— Nous t’aurions mis au courant, voyons.
— Il n’y a donc aucun heurt possible entre Quinn et Gilmartin ?
— Je n’en aperçois pas dans un proche avenir, affirma Lombroso. Et toi ?
— Moi non plus. Passons à cette histoire de coagulation…
— Nous discutons actuellement un projet de loi draconienne. Nul navire n’entrera dans le port de New York s’il transporte du pétrole non coagulé. Quinn n’est pas certain que l’idée soit tellement bonne, et nous envisagions de te demander une analyse. Mais la coagulation du pétrole sur le plan national ? Quinn n’a jamais touché aux questions de politique générale.
— Pas jusqu’à présent.
— Pas jusqu’à présent, non. Peut-être le moment est-il venu de s’y attaquer. Carvajal a dû flairer quelque chose. Et le numéro trois, c’est… ?
— Leydecker, dis-je. Il s’agissait à coup sûr de Martin Leydecker, gouverneur de la Californie, l’un des membres les plus influents du parti néo-démocrate et candidat n°1 pour l’élection présidentielle de 2000. « Socorro » est un mot espagnol qui signifie « secours », « aide », n’est-ce pas, Bob ? Donc… aider Leydecker qui n’en a nul besoin ? Pourquoi ? Et de toute façon, comment Paul Quinn peut-il aider Leydecker ? En lui donnant son appui ? À part le fait de gagner sa bienveillance, je ne vois guère en quoi cela pourrait avantager Quinn. Et ça n’apporterait rien à Leydecker qu’il n’ait déjà dans sa poche…
— Socorro est le lieutenant-gouverneur de la Californie, interrompit doucement Lombroso. Carlos Socorro. Il s’agit d’un nom propre, Lew.
— Carlos Socorro…
Je fermai les yeux. Évidemment. Les joues me brûlaient. Toutes les listes que j’avais dressées, toutes mes compilations des hommes forts existant au sein du parti néo-démocrate – et malgré cela, j’oubliais l’héritier présomptif de Martin Leydecker ! Pas socorro, mais Socorro, crétin !
— Que veut donc nous suggérer Carvajal ? repris-je. Que Leydecker démissionnera pour postuler sa désignation, faisant ainsi de Socorro le gouverneur ? Okay ça cadre. Mais « prendre contact »… avec lequel des deux ? Je nage. Avec Socorro ? Avec Leydecker ? C’est brumeux, Bob. Je ne vois aucune interprétation sensée.
— Alors, Carvajal ? Qu’est-ce qu’il est, d’après toi ?
— Un timbré. Un timbré riche. Un pauvre bonhomme dont le crâne est farci de politique.
Je rangeai le papier dans mon portefeuille. J’avais une migraine carabinée.
— Laisse tomber. J’ai flatté sa marotte parce que tu m’avais dit de le ménager. J’ai été bien sage aujourd’hui, pas vrai, Bob ? Mais je ne suis pas tenu de prendre ces élucubrations au sérieux, et je n’essaierai même pas. Allons maintenant déjeuner, fumer quelques cigarettes, nous offrir des martinis glacés, et nous parlerons boutique.
Lombroso m’adressa son sourire le plus radieux, me consola d’une tape sur l’épaule et m’emmena. Je chassai Carvajal de mes pensées. Mais je gardais une impression de froid, comme si j’entrais dans une nouvelle saison, une saison qui n’était plus le printemps, et ce froid persista bien après notre déjeuner.
12
Au cours des semaines suivantes, nous nous mîmes sérieusement à préparer l’ascension de Paul Quinn – et la nôtre – vers la Maison-Blanche. Je n’avais plus lieu maintenant de cacher mon désir, presque mon besoin, de le faire président. Dans le cercle de ses collaborateurs immédiats, chacun affichait désormais cette ferveur que je jugeais si honteuse quand je l’avais ressentie pour la première fois, un an plus tôt. Nous étions maintenant tous en piste.
La façon de créer un président a peu évolué depuis le milieu du XIXe siècle, bien que les techniques soient légèrement différentes en ces jours de sondages, de prévisions stochastiques et de propagande intensive destinée à saturer les esprits. Le point de départ, on s’en doute, est un candidat sûr, ayant de préférence une assise solide dans un État fortement peuplé. Votre homme doit être plausible : il doit avoir l’allure et le comportement d’un président. Si ce n’est pas dans son style naturel, il lui faudra s’astreindre à créer autour de Lui une impression de vraisemblance. Chez les meilleurs candidats, c’est un don inné. William Mac Kinley, Lyndon Johnson, Franklin Delano Roosevelt et Woodrow Wilson montraient tous cette allure présidentielle, je dirais même théâtrale. Harding également. Nul homme n’a jamais eu davantage l’allure d’un président que Warren Gamaliel Harding : c’était sa seule capacité pour briguer le poste, mais elle lui a suffi pour l’obtenir. Tom Dewey, Al Smith, Mac Govern et Humphrey ne l’avaient point, et ils ont perdu. Stevenson et Willkie étaient comme Harding, mais ils se heurtèrent à des personnages qui avaient plus de gabarit qu’eux. John Fitzgerald Kennedy ne correspondait pas à l’image idéale du président telle qu’on la voyait en 1960 – esprit pondéré, paternel – mais d’autres qualités jouaient pour lui et, en triomphant, il modifia le prototype dans une certaine mesure, changement dont pouvait bénéficier Paul Quinn. Agir comme un président est également capital. Le candidat doit s’imposer par sa fermeté, son sérieux, mais aussi par sa charité, avec un ton qui restitue la sagesse et la chaleur humaine d’un Lincoln, le cran d’un Truman, la sérénité d’un Roosevelt, l’allant d’un Kennedy. De ce point de vue, Quinn ne craignait personne.
L’homme qui veut être président doit former une équipe : un collaborateur pour réunir les fonds (Lombroso), un pour séduire les masses (Missakian), un pour analyser les tendances et suggérer les manœuvres les plus profitables (moi), un pour réaliser une alliance des différents leaders politiques à l’échelle nationale (Ephrikian) et un pour diriger et coordonner les mouvements stratégiques (Mardokian). Puis cette équipe fonce avec le produit obtenu, établit les rapports adéquats dans les domaines de la politique, du journalisme, des finances, et pénètre l’esprit des gens de l’idée que cet homme est Le-Seul-Digne-D’occuper-Le-Poste. Lorsque se réunit la convention, l’on doit avoir gagné suffisamment de délégués pour le faire choisir au premier tour, ou au troisième à la rigueur : si vous n’obtenez pas sa désignation, les alliances s’effritent, et des concurrents inconnus guettent le bon moment. Une fois votre homme désigné, vous lui choisissez un colistier dont les caractéristiques – idées, allure, origines – diffèrent autant de celles du candidat qu’elles peuvent différer chez tous les personnages avec qui il est en relations verbales, et vous voilà bons pour faire mordre la poussière à l’honorable ennemi.
En avril 99, nous eûmes notre première réunion stratégique officielle dans le bureau de l’adjoint au maire, Haig Mardokian. Il y avait là Mardokian, Bob Lombroso, George Missakian, Ara Ephrikian et moi. Quinn était absent. Il se trouvait à Washington, où il marchandait avec le Ministère de la Santé, de l’Éducation et des Loisirs une augmentation des crédits destinés à la ville, sous couvert de la loi en faveur de l’Équilibre Émotif. Je percevais dans la pièce un crépitement électrique qui n’avait rien à faire avec le flux d’ozone distribué par l’épurateur d’air. C’était le crépitement de notre puissance, réelle, disponible. Nous nous réunissions pour commencer notre grande œuvre : bâtir l’Histoire.