L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1976
- Язык: французский
- Год: OPTA
- Переводчик: Rene Lathiere
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «L'homme stochastique [The Stochastic Man - fr]». Краткое содержание книги:
Irréalisable scientifiquement ? Voire. Car les progrès des méthodes prévisionnelles, statistiques et autres, confondues dans un art baptisé stochastique, permettent à quelques-uns de jouer les prophètes.
Ainsi en est-il pour Lew Nüchols, spécialiste de l'art d'emmagasiner et de trier les informations, de dire même ce qu'il faut faire pour réduire l'intervalle d'incertitude entre la prévision et la réalité future.
Intervalle irréductible.
Sauf pour Carjaval, l'homme qui sait absolument tout de l'avenir. Jusqu'à l'heure et la circonstance de sa mort — Carjaval, prophète de l'homme à venir, l'homme stochastique.
Robert Silverberg a écrit ici un étrange roman où la liberté, la nécessité et les probabilités se livrent dans l'avenir proche à un ballet redoutable avec l'amour, le pouvoir et la mort.
Je rejoignis Carvajal. Le petit homme était assis immobile, tête basse, bras ballants, comme si un blizzard glacé avait traversé la pièce pendant que j’étais parti, le laissant gelé et ratatiné. Lentement, au prix d’un effort manifeste, il se rétablit, droit sur son siège, aspirant une ample gorgée d’air, affectant une animation que ses yeux – ses yeux vides, terrifiants – démentaient complètement. Je l’avais dit : un véritable zombie.
— Serez-vous des nôtres à déjeuner ? lui demandai-je.
— Non. Non, je ne voudrais point m’imposer. Je souhaitais seulement échanger quelques mots avec vous, monsieur Nichols.
— Tout à votre service.
— Vraiment ? Voilà qui est merveilleux. (Il esquissa un pâle sourire.) J’ai beaucoup entendu parler de vous, vous savez, et bien avant que vous vous intéressiez à la politique. D’un certain point de vue, nous faisions tous deux le même travail.
— Vous voulez dire les opérations boursières ?
J’étais interloqué.
Son sourire s’élargit et n’en fut que plus troublant.
— Les prédictions, rectifia-t-il. Pour moi, le marché des valeurs. Pour vous, les conseils donnés aux chefs d’entreprises et aux politiciens. Nous avons l’un comme l’autre tiré parti de nos aptitudes et de… de notre bonne appréciation des tendances.
J’étais absolument incapable de lire en lui. Un être opaque, un mystère, une énigme.
Il reprit :
— Vous voilà donc maintenant près du maire, vous le renseignez sur le profil de la route qu’il va suivre. J’admire les personnes qui possèdent une vision intérieure aussi nette. Dites-moi, quelle sorte de carrière conjecturez-vous pour M. Quinn ?
— Brillante, déclarai-je.
— Un maire efficace, donc ?
— Il sera l’un des meilleurs que cette ville ait jamais eus.
Lombroso rentrait dans la pièce.
— Et plus tard ? insista Carvajal.
Je regardai Lombroso d’un œil hésitant, mais ses paupières restèrent baissées. C’était à moi seul de jouer.
— Après son mandat ?
— Oui.
— Il est encore jeune, monsieur Carvajal. Il pourrait obtenir plusieurs mandats successifs. Mais je ne peux vous proposer aucune conjecture valable pour des événements qui se produiront dans huit ou douze ans.
— Douze ans à l’Hôtel de Ville ? Croyez-vous qu’il acceptera d’y rester tout ce temps ?
Carvajal s’amusait à mes dépens. J’eus l’impression de m’être laissé engager dans une manière de joute. J’arrêtai sur lui un long regard, et perçus quelque chose de terrifiant, quelque chose de puissant et d’incompréhensible qui me fit saisir au vol la première parade dont je pouvais user. Je demandai :
— Et vous ? Qu’en pensez-vous ?
Pour une fois, un pâle reflet de vie joua dans ses yeux. Il prenait plaisir au jeu.
— J’estime que le maire Quinn est promis à des fonctions plus élevées.
— Gouverneur ?
— Plus élevées encore.
Je ne trouvai pas de réponse immédiate, et puis j’étais incapable de parler, car un silence écrasant avait suinté des murs pour nous engluer. Je tremblais d’être seul à le rompre. Si seulement le téléphone sonnait encore une fois, songeai-je – mais tout resta figé, aussi stagnant que l’air par une nuit de gel, jusqu’au moment où Lombroso nous tira d’affaire.
— Nous pensons comme vous qu’il a beaucoup de ressources, prononça-t-il.
— Nous avons pour lui de grandes ambitions, marmottai-je.
— Je sais, dit Carvajal. C’est la raison de ma visite. Je veux vous offrir mon soutien.
Lombroso hocha la tête.
— Votre participation financière nous a considérablement aidés tout du long, et…
— Je n’ai pas uniquement en vue la question argent.
C’était maintenant Lombroso qui me lorgnait pour que j’aille à son secours. Mais je perdais pied.
— Je crains de ne pas bien vous suivre, monsieur Carvajal.
— En ce cas… si je puis rester seul un moment avec vous, j’essaierai…
Je lançai un bref coup d’œil à Lombroso. S’il fut vexé d’être mis à la porte de son propre bureau, il ne le montra pas. Il s’inclina avec une élégance typique et passa dans la pièce annexe. Une fois de plus, je me trouvai seul face à Carvajal, et une fois de plus je fus mal à l’aise, désarçonné par ces mystérieux filins d’acier qui semblaient renforcer son esprit affaibli. Sur un ton nouveau, insinuant, confidentiel, il me dit alors :
— Comme je l’ai remarqué, vous et moi faisons le même genre de travail. Mais je pensé que nos méthodes différent sensiblement, monsieur Nichols. Votre technique est intuitive, probabiliste, et la mienne… eh bien, la mienne est autre. Je crois que certaines de mes intuitions pourraient compléter les vôtres. Voilà où j’essayais d’en venir.
— Des intuitions prophétiques ?
— Tout juste. Je ne tiens nullement à chasser sur vos terres. Mais je pourrais présenter une suggestion ou deux qui, je crois, auraient une certaine valeur.
Je tiquai. Le mystère était soudain éclairci, et ce qu’on me révélait avait tout de l’antichute dans sa banalité : Carvajal n’était qu’un riche maniaque de la politique, s’imaginant que son argent suffisait à le qualifier comme expert universel, un expert qui rêvait de prendre part au travail des pros. Un bricoleur. Un stratège en chambre. Seigneur ! Ménageons-le, avait décrété Lombroso. Comment donc ! Faisant effort pour agir avec tact, je lui répondis d’un ton raide :
— Certes. M. Quinn et ses collaborateurs seront toujours heureux d’accueillir des suggestions positives.
Les yeux de Carvajal cherchèrent à rencontrer les miens, mais j’évitai son regard.
— Merci, murmura-t-il. Pour commencer, j’ai noté deux ou trois petites choses…
Il m’offrait une feuille de papier blanc pliée en deux, et je remarquai que ses doigts tremblaient. Je la pris sans même y jeter un coup d’œil. Brusquement, toute force parut abandonner Carvajal, comme s’il fût rendu à la limite de ses moyens. Son teint virait au gris, je voyais ses articulations céder.
— Merci, répéta-t-il. Merci infiniment.
Et il s’en alla, après une profonde courbette sur le seuil, à la manière des ambassadeurs japonais.
Hochant la tête, je dépliai son papier. Trois lignes y étaient tracées, d’une écriture en pattes d’araignée :
1. Garder l’œil sur Gilmartin.
2. Coagulation du pétrole national obligatoire – sera bientôt au premier plan.
3. Socorro pour Leydecker avant l’été. Prendre contact sans tarder.
Je lus ces mots à deux reprises, attendis le déclic familier de l’intuition, qui pouvait tout clarifier, et ne fus pas plus avancé. Quelque chose chez Carvajal semblait annihiler mes facultés. Ce sourire spectral, ces yeux vides, ces notes sibyllines… J’appelai Lombroso, qui surgit immédiatement de la pièce voisine.
— Alors ?
— Je ne sais pas. Vraiment, je ne sais pas. Il m’a donné ceci, dis-je en lui tendant le papier.
— Gilmartin… Coagulation… Leydecker… (Lombroso fronçait les sourcils.) Eh bien, je t’écoute, magicien. Qu’est-ce que tout ça signifie ?
Gilmartin ne pouvait être que le contrôleur d’État Anthony Gilmartin. Il s’était trouvé déjà en opposition avec Quinn sur des points de politique fiscale, mais ne faisait plus parler de lui depuis des mois.