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La jeune fille et les clones

Электронная книга - «La jeune fille et les clones». Краткое содержание книги:

Sur Stratos, les femmes se reproduisent l'hiver par clonage. En été, les hommes entrent en rut et il faut les enfermer dans les Sanctuaires. Mais quelques-uns échappent à la police sexuelle et s'accouplent, proti pudor ! avec les femmes. Les « vars » qui naissent de ces unions sont élevés jusqu'à la puberté puis chassés du clan ; à eux d'en fonder un autre, s'ils peuvent.
Maia et Leie, sa soeur jumelle, se voient ainsi, très jeunes, réduites à explorer ce monde pastoral et le trouvent plutôt compliqué. Il y a des radicales qui militent pour les droits des hommes ; des Perkinites qui au contraire, pour les éliminer, proposent la parthénogénèse ; et même un visiteur venu des étoiles pour proposer à Stratos de réintégrer le Phylum. Quoi, il y aurait eu sécession ? Pourquoi tous ces mystères : la Porte à Enigmes, le Mur d'Images, le Grand Modeleur ? Et comment faire bouger les choses ?
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Nous avons appris avec stupéfaction l’existence du Modeleur de Botjelli. Et maintenant on nous dit que sa découverte n’a d’intérêt que pour les archéologues, que les légendes n’ont aucun sens. Que des hommes dignes de ce nom ne cherchent pas à construire ce qu’ils ne peuvent faire de leurs propres mains, soupira-t-il en leva ses grosses pattes burinées par des années de soleil, de vent et d’embruns, comme le tour de ses yeux.

Des yeux tristes, couleur de solitude, remarqua Maïa.

— Qui vous a dit ça ?

— Celles que nos mères nous ont appris à considérer comme nos guides spirituelles, fit-il avec un haussement d’épaules.

Évidemment…, se dit Maïa. La plupart des garçons recevaient la même éducation conservatrice que Leie, Albert et elle. C’était aussi important pour le Plan des Fondatrices que les manipulations génétiques. Ça expliquait pourquoi les révoltes comme celle des Rois étaient condamnées d’avance.

— Ce n’est pas tout, poursuivit le commodore. On nous accorde une compensation pour nos pertes et on nous dit que celle de l’homme qu’on appelle « le larveux » ne donne lieu à aucune dette de sang, de mémoire ou d’honneur car il n’avait ni guilde, ni bateau, ni sanctuaire. Voilà ce qu’on nous dit.

« Renna…», gémit intérieurement Maïa. Il lui avait lui-même dit, sur le Manitou, de quel cruel surnom les marins l’avaient affublé. Tout en admirant leur compétence et leur habileté, il avait prétendu qu’ils limitaient leurs ambitions.

« Après l’évacuation de Botjelli, combien de générations a-t-il fallu aux grands clans pour arriver à ce beau résultat ? Ça n’a pas dû aller tout seul. La légende a dû résister, malgré ce qu’on racontait aux enfants dès leur plus jeune âge. »

Même si elle ne devait jamais connaître toute l’histoire, Maïa était déjà sûre de certaines choses. Il y avait eu jadis une vaste conspiration qui avait bien failli réussir et qui aurait pu changer à jamais le cours des choses sur Stratos.

Elle comprenait que le Conseil de l’époque ait pris prétexte du putsch des Rois pour s’emparer de la balise de Botjelli et déloger les anciens « Gardiens », comme les nommait le médecin du Manitou. Ils tramaient quelque chose de plus dangereux pour le statu quo que ce stupide coup de main. L’existence de l’engin spatial qu’avait utilisé Renna en témoignait.

Un complot pour reconquérir l’espace. Et, par la même occasion, un mode de vie radicalement nouveau dans l’univers.

Le plus fort, c’est que le Conseil avait fait main basse sur les grandes machines de défense des Gardiens sans se douter que, tout à côté, leur Modeleur œuvrait toujours à l’achèvement du plan. Pendant des générations, des hommes et des femmes étaient entrés et sortis furtivement de Botjelli, recrutant avec soin leurs successeurs, mais perdant des informations à chaque passage du témoin jusqu’à ce que l’inexorable logique de la société stratoïne ait réduit leur complot à néant. Au bout de mille ans, ce n’était plus qu’un mythe.

« Le vaisseau et le lanceur devaient être presque achevés. Renna avait les compétences nécessaires pour faire fabriquer les dernières pièces manquantes au Modeleur. »

C’était un véritable exploit d’avoir réussi à faire tout ça en si peu de jours. Il s’en serait peut-être tiré s’il n’avait pas été prématurément découvert et obligé de décoller si vite.

Maïa ressentait à présent quelque chose de plus fort que la voix de la culpabilité ou de la raison : la soif de vengeance. C’était futile, bien sûr, mais elle tenait peut-être un moyen de se soulager un peu.

— Je ne connais pas toute l’histoire, murmura-t-elle, mais ce qu’on vous a dit est injuste. Je connaissais le marin dont vous parlez. Il était venu sur nos côtes comme invité et en paix, après avoir vogué sur une mer plus vaste et plus solitaire qu’aucun homme de Stratos n’en a jamais traversé…

L’après-midi tirait à sa fin quand les hommes se décidèrent à prendre congé de Maïa. Le commodore lui prit la main entre les siennes et la regarda d’un air songeur et tourmenté.

— Je vous remercie, ma dame, de votre temps et de votre sagesse, dit-il. En louant un de nos navires à des pirates, nous avons nui sans le vouloir à votre maison. Pourtant, vous vous êtes montrée généreuse avec nous. S’il arrive qu’un hiver votre maison cherche des hommes prêts à faire leur devoir avec fierté et Plaisir, ceux de ma guilde viendront avec joie, sans en attendre de récompense estivale. Moi seul dois refuser, par la Loi de Lysos, ajouta-t-il tout bas.

Tandis que Maïa le regardait sans comprendre, il s’inclina de nouveau avec une dignité qui cachait mal son trouble.

— J’espère que nous nous reverrons, Maïa. Mon nom… mon nom est Clevin.

Ce soir-là, le givre de gloire tomba de la stratosphère, déposant sur les clôtures de bois, les pavés et les nénuphars du bassin une poussière scintillante, lumineuse, et emplissant l’air d’un parfum affriolant. Maïa eut l’impression de planer dans une brume d’étoiles microscopiques. Longtemps elle hésita à aller se coucher, effrayée de ce qui risquait de se passer. Elle était parcourue par d’étranges sensations et se demandait quels visages lui apparaîtraient si elle rêvait : Brod ? Bennett ? Les hommes de la guilde des Pinnipèdes ? Ses hormones ranimeraient-elles en elle le douloureux désir de voir Renna, son premier – et à jamais chaste – amour masculin ?

Elle était encore bouleversée de sa rencontre avec son père naturel. Elle se tournait et se retournait dans son lit sans pouvoir trouver le sommeil. Quand enfin elle s’endormit, elle rêva qu’elle flottait sur le mur magique de Botjelli.

Peu après l’aube, la toubibe lui annonça que c’était son avant-dernière visite et lui ôta la sangsue agone qui avait atténué ses souffrances physiques et morales. Maïa en profita pour l’examiner. C’était un objet banal, produit en quantités suffisantes pour être accessible à tous, sans doute par un petit Modeleur contrôlé par le Conseil régnant. Certaines choses devaient être trop importantes pour être confiées au puritanisme pastoral. Pourtant, si le Perkinisme l’emportait, ces bienfaisantes petites boîtes risquaient de disparaître.

Dans la matinée, Naroïne revint de sa mission urgente.

— Quand tu auras récupéré, je t’emmènerai à Caria faire ton numéro devant un troupeau d’Savantes tout ce qu’il y a de plus classieux, lui annonça-t-elle. Qu’est-ce que t’en penses ?

Maïa déplia son sextant et visa une fleur de tristelippe.

— J’en pense que vous êtes une flique, et que je ferais mieux de me taire tant que je n’aurai pas vu une avocate.

— Une avocate ? Pourquoi tu veux voir une avocate ?

À quoi bon, en effet ? L’Église et le Conseil n’auraient guère à chercher pour trouver douze bonnes raisons de l’enfermer, et dans une vraie prison, cette fois, gardée par des clones ayant des siècles de vigilance sans faille derrière elles.

Maïa avait décidé de ne pas leur en laisser le temps. Elle s’enfuirait avant qu’on l’emmène à Caria. Peut-être durant sa promenade quotidienne. Elle se perdrait dans la foule, chercherait refuge dans un endroit où on ne la retrouverait jamais. Un trou perdu du bord de mer. « Je préviendrai Leie et Brod. On ouvrira un magasin de fournitures pour la marine, et on réparera les sextants abîmés pas les marins négligents. »

Naroïne se laisserait peut-être persuader de regarder ailleurs à ce moment-là. Mais il valait mieux ne pas y compter.

— Laissez tomber, répondit Maïa. J’ai fait un cauchemar et je n’arrive pas à m’en dépêtrer.

— On peut pas t’en vouloir, après ce que t’as vécu, fit Naroïne en souriant. Tu te crois en état d’arrestation, ou quelque chose dans ce genre-là ? reprit-elle comme Maïa ne répondait pas. C’est ça ?

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