Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
M. Wolff est en outre en train de faire ce que devraient faire tous les chroniqueurs vraiment parisiens, qui ont vécu longtemps cette vie mouvementée, si renseignée et si bizarre des journalistes ; il écrit ses mémoires.
Le premier volume contenant des souvenirs de voyage des plus intéressants ; le second, l’Écume de Paris, est une fort curieuse, fort saisissante et fort originale étude des dessous secrets de cette grande capitale des capitales. Les Voyous sinistres, les Forçats célèbres, les Monstres, les Adultères sanglants, le Crime et la Folie, sont des pages profondes, terribles, et singulièrement attachantes.
J’aurais tant désiré parler d’un autre encore, mort tout, dernièrement, Léon Chapron, qui avait apporté dans la chronique contemporaine une note bien particulière, alerte et mordante ! Il était en outre un des hommes les plus sincères du journalisme actuel, d’une sincérité même brutale, mais d’une loyauté à toute épreuve.
Et si on me demandait maintenant de citer un nom parmi les plus jeunes, parmi ceux d’aujourd’hui qui sont ceux de demain, je le choisirais dans ce journal, et je dirais : Gros-claude.
Connaissez-vous, madame, l’admirable nouvelle d’Ivan Tourgueneff, qui a pour titre : Trois Rencontres ? Non, sans doute, car vous ne lisez que les livres du jour.
Je comprends l’intérêt que vous portez aux romans d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, mais il faut quelquefois lire les vieux ; croyez-moi.
Les Trois Rencontres ! N’oubliez point ce titre, madame, et lisez cette courte nouvelle. Elle contient, en quelques pages, l’essence même du génie de Tourgueneff, de ce génie rêveur et précis, réel et poétique, un peu voilé, comme pour faire deviner des choses lointaines, indécises, ces choses qui flottent dans les brouillards de la vie, ces choses qui peuplent la terre de songes, qui nous montrent, derrière les faits cruels, le mystère doux, toujours fuyant et charmant, dont se bercent les poètes.
Le sujet ? Direz-vous. Il n’y en a guère dans cette œuvre enchanteresse et vague comme une féerie d’opium. C’est l’histoire étrange et charmante des émotions qu’une voix de femme, entendue trois fois par trois nuits de lune, sous trois climats différents, ont fait naître dans le cœur d’un homme.
Il ne la connaît point, cette femme, il ne l’a jamais vue ; mais il l’entend chanter, et il la reconnaît chaque fois. Et dans ces pays où chante aussi une musique mystérieuse, il semble que l’admirable poète ait fait passer toutes ces sensations menues et profondes qui s’éveillent dans certaines âmes, au contact exquis ou douloureux de choses que le commun des hommes ne remarque point.
Avez-vous observé, madame, combien sont sonores en nous, les nerveux, les répercussions du souvenir, et combien aussi la vue de certains détails inaperçus par tous fait vibrer notre cœur ?
Depuis quelque temps, elle me hante, cette nouvelle de Tourgueneff, les Trois Rencontres ; car, moi aussi, je viens de la sentir en moi la triple émotion d’une chose vue à trois époques différentes.
Je traversais Rouen, l’autre jour. Nous sommes au moment de la foire Saint-Romain. Figurez-vous la fête de Neuilly, plus importante, plus solennelle, avec une gravit provinciale, un mouvement plus lourd de la foule qui est aussi plus compacte et plus silencieuse.
Plusieurs kilomètres de baraques et de vendeurs, car les boutiques sont plus nombreuses qu’à Neuilly, les gens de campagne achetant beaucoup. Marchands de verrerie, de porcelaines, de coutellerie, de rubans, de boutons, de livres pour les paysans, d’objets singuliers et comiques en usage dans les villages, puis des montreurs de curiosités, que le Normand des champs appelle des « faiseux vé de quoi », et une profusion de femmes colosses dont semblent fort amateurs les Rouennais. Une d’elles vient d’envoyer à la presse locale une lettre aimable pour inviter MM. les journalistes à venir la visiter, en s’excusant de ne pouvoir se présenter elle-même chez eux, ses dimensions lui interdisant toute sortie.
… Se plaint de la grosseur qui l’attache au rivage.
Enfoncé Louis XIV !
Puis voici des lutteurs. L’admirable M. Bazin qui parte comme à la Comédie-Française, en saluant le public de l’index. Voici encore un cirque de singes, un cirque de puces, un cirque de chevaux, cent autres curiosités de toute espèce. Et un public particulier : — gens de la ville endimanchés, aux mouvements sérieux et modérés, mais bien accordés, l’homme et la femme manœuvrant d’ensemble, avec une sage gravité, comme si la nature eût mis en eux une même manivelle, — gens de la campagne aux mouvements plus lents encore, mais différents, l’homme et la femme ayant chacun le sien, couple détraqué par des besognes diverses : le mâle courbé, traînant ses jambes ; la femelle se balançant comme si elle portait des seaux de lait.
Ce qu’il y a de plus remarquable dans la foire Saint-Romain, c’est l’odeur — odeur que j’aime, parce que je l’ai sentie tout enfant, mais qui vous dégoûterait sans doute. On sent le hareng grillé, les gaufres et les pommes cuites.
Entre chaque baraque, en effet, dans tous les coins, on grille des harengs en plein air, car nous sommes au plus fort de la saison de pêche, et on cuit des gaufres, et on rissole des pommes, de belles pommes normandes, sur de grands plats d’étain.
J’entends une cloche. Et tout à coup une émotion singulière me serre le cœur. Deux souvenirs m’ont assailli, l’un de mes premiers ans, l’autre de l’adolescence.
Je demande à l’ami qui m’accompagne :
— C’est toujours lui ?
Il a compris et répond :
— C’est toujours lui, ou plutôt toujours eux. Le violon de Bouilhet y est encore.
Et j’aperçois bientôt la tente, la petite tente où l’on joue, comme on jouait dans mon enfance, cette Tentation de saint Antoine, qui ravissait Gustave Flaubert et Louis Bouilhet. Sur l’estrade, un vieux homme à cheveux blancs, si vieux, si courbé qu’il semble un centenaire, cause avec un polichinelle classique. Songez donc, madame, que mes parents aussi l’ont vue, cette Tentation de saint Antoine, quand ils avaient dix ou douze ans ! Et c’est toujours le même homme qui la montre. Sur sa tête est pendue une pancarte où on lit : « A céder pour cause de santé. » Et s’il ne trouve pas d’amateur, le pauvre vieux, le spectacle naïf et drôle dont s’amusent, depuis plus de soixante ans, toutes les générations de petits Normands, disparaîtra.
Je monte les marches de bois qui tremblent, car je veux voir encore une fois, une dernière fois peut-être, le saint Antoine de mon enfance.
Les bancs, de misérables bancs étagés, portent un peuple de petits êtres, assis ou debout, babillant, faisant un bruit de foule, le bruit d’une foule de dix ans.
Les parents se taisent, accoutumés à la corvée de chaque année.
Quelques lampions éclairent l’intérieur sombre de la baraque. La toile se lève. Une grosse marionnette apparaît, faisant, au bout de ses fils, des gestes bizarres et maladroits.
Et voilà que toutes les petites têtes se mettent à rire, les mains s’agitent, les pieds trépignent sur les bancs, et des cris de joie, des cris aigus, s’échappent des bouches.
Et il me semble que je suis un de ces enfants, que je suis aussi entré pour voir, pour m’amuser, pour croire, comme eux. Je retrouve en moi, réveillées brusquement, toutes les sensations de jadis ; et dans l’hallucination du souvenir, je me sens redevenu le petit être que j’ai été autrefois, devant ce même spectacle.