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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Elle s’arrêta et appuya sa main au mur. Un long moment elle demeura immobile, sans souffle, les yeux clos.

Il n’avançait pas. Il s’était découvert.

— « Si vous l’exigez, je vous laisse… Je m’en vais, tout de suite, sans ajouter un mot. Je vous le promets… »

Elle ne saisissait le sens des paroles que quelques secondes après les avoir entendues.

— « Voulez-vous que je m’en aille ? » reprit-il à mi-voix.

Elle pensa : « Non ! » et, tout à coup, demeura interdite devant elle-même.

Sans attendre qu’elle eût répondu, il répéta, plusieurs fois, tout bas : « Jenny… » Et l’inflexion était si douce, si compatissante, si timide, qu’elle équivalait au plus tendre aveu.

Elle ne s’y trompa pas. Dans l’ombre, elle leva un furtif regard sur ce visage anxieux et volontaire. Une bouffée de bonheur lui contracta la gorge.

Il demanda de nouveau :

— « Voulez-vous que je vous laisse ? »

Mais l’intonation était toute différente : il était sûr maintenant qu’elle ne le chasserait pas sans l’avoir écouté.

Elle eut un bref haussement d’épaules, et, d’instinct, ses traits prirent une froideur méprisante : le seul masque qui pût, quelques instants encore, sauvegarder sa fierté.

— « Jenny, laissez-moi vous parler… Il le faut… Je vous en prie… Après, je m’en irai… Venez jusqu’au square qui est devant l’église… Là, au moins, vous pourrez vous asseoir… Voulez-vous ? »

Elle sentit passer sur elle un regard insistant, qui la troubla plus encore que la voix. Comme il paraissait résolu à déchiffrer ses secrets !

Elle n’avait pas eu la force de répondre. Mais, d’un geste raide, comme si elle ne cédait encore qu’à la contrainte, elle s’était détachée du mur, et, le buste droit, les yeux fixés devant elle, elle avait repris sa marche, d’un pas de somnambule.

Il se tenait à son côté, silencieux, légèrement en retrait. Du sillage de la jeune fille se dégageait, par instants, un parfum frais, à peine perceptible, qu’il respirait avec l’air tiède de la nuit. L’émotion, le remords, lui faisaient monter les larmes aux yeux.

Ce soir seulement, il consentait à s’avouer à lui-même quelle humilité repentante, quel besoin de pardon et d’amour, le tenaillaient en secret depuis que Jenny lui était réapparue. Le lui dirait-il ? Elle ne le croirait pas. Il n’avait su lui montrer que violence et grossièreté… Rien, jamais, ne pourrait effacer l’offense de cette inconvenante poursuite !

XXXVIII

Ils pénétrèrent par en haut dans le petit square en terrasse, aménagé devant le porche de l’église Saint-Vincent-de-Paul. Sur la place La Fayette, en contrebas, ne passaient plus que de rares véhicules. L’endroit était totalement désert, mais baigné d’une paisible lumière qui lui enlevait tout caractère clandestin.

Jacques orienta leur marche vers le banc le plus éclairé. Elle se laissa conduire ; et elle s’assit d’elle-même, avec décision — une aisance qui était feinte, car ses jambes ne la soutenaient plus. Malgré la rumeur que faisait la ville autour d’eux, elle se sentait enveloppée de ce silence opaque, chargé de foudre, qui précède les orages : quelque chose de grave, de terrible, planait : quelque chose qui ne dépendait pas d’elle, qui peut-être même ne dépendait pas de lui, et qui allait éclater soudain…

— « Jenny… »

Cette voix humaine lui parut une délivrance. Elle était calme, cette voix : douce, presque bienfaisante.

Il avait jeté son chapeau sur le banc : il se tenait debout, à quelque distance d’elle. Et il parlait. Que disait-il ?

— « … Je n’ai jamais pu vous oublier ! »

Un mot monta aux lèvres de Jenny : « Menteur ! » Mais elle se tut, les yeux au sol.

Il répéta avec force :

— « Jamais. » Puis, après une pause qui sembla très longue, il ajouta, plus bas : « Et vous non plus ! »

Cette fois, elle ne put réprimer un geste de protestation.

Il poursuivit tristement :

— « Non !… Vous m’avez détesté, oui, c’est possible. Et je me déteste moi-même pour ce que j’ai fait !… Mais oublié, non : nous n’avons pas cessé, en secret, de nous défendre l’un de l’autre. »

Elle ne pouvait pas articuler un son. Pour que, du moins, il ne se méprît pas sur son silence, avec toute l’énergie qui lui restait, elle secoua négativement la tête.

Il se rapprocha brusquement :

— « Vous ne me pardonnerez sans doute jamais. Je ne l’espère pas. Je vous demande seulement de me comprendre. De me croire, si je vous dis, les yeux dans les yeux : Quand je suis parti voici quatre ans, il le fallait ! Vis-à-vis de moi-même, je ne pouvais pas faire autrement ! »

Il avait mis, malgré lui, dans ces derniers mots, le frémissement de l’évasion, de la liberté.

Elle ne bougeait pas, et fixait un regard dur sur le gravier.

— « Ce que je suis devenu, pendant toutes ces années… », commença-t-il, avec un geste évasif. « Oh ! ce n’est pas que je cherche à vous rien cacher, à vous. Non ! Mon plus profond désir, au contraire, serait de pouvoir tout vous dire, tout… »

— « Je ne vous demande rien ! » s’écria-t-elle, retrouvant, avec la parole, ce ton coupant qui la rendait inaccessible.

Un silence.

— « Comme je vous sens loin de moi, en ce moment », soupira-t-il. Et, après une nouvelle pause, avec une désarmante simplicité, il confessa : « Je me sens, moi, si près, si près de vous… »

La voix, de nouveau, avait pris cette intonation chaude, prenante… Jenny fut soudain ressaisie par la peur. Elle se vit, seule avec Jacques, dans ce lieu écarté, nocturne. Elle ébaucha un mouvement pour se lever, pour fuir.

— « Non », dit-il, en faisant un geste autoritaire de la main. « Non, écoutez-moi. Jamais je n’aurais osé aller vers vous, après ce que j’ai fait. Mais, vous voici. Vous êtes là. Le hasard, depuis huit jours, nous a remis face à face… Ah ! si vous pouviez lire au fond de moi, ce soir ! Ça compte si peu, pour moi, en ce moment, mon départ, et ces quatre années, et même… — c’est monstrueux, ce que je vais dire, — et même toute la peine que j’ai pu vous faire ! Oui, tout ça compte si peu, auprès de ce que j’éprouve… Tout ça, pour moi, ce n’est plus rien, Jenny, plus rien, puisque vous êtes là, et que je vous parle enfin ! Vous ne pouvez pas deviner ce qui s’est passé en moi, l’autre jour, chez mon frère, quand je vous ai revue… »

« Et en moi ! » songea-t-elle involontairement. Mais, en cet instant, elle ne pensait à son trouble de ces derniers jours que pour condamner sa faiblesse, et la renier.

— « Tenez », dit-il, « je ne veux pas vous mentir, je vous parle comme à moi-même : il y a une semaine, je n’aurais sans doute pas osé dire que, pendant ces quatre ans, je n’avais pas cessé de penser à vous. Peut-être que je ne le savais pas. Je le sais maintenant. Maintenant, je comprends ce que je traînais en moi de si douloureux, toujours et partout : une nostalgie profonde, une blessure. C’était… C’était votre absence, mon regret de vous. C’était la mutilation que je m’étais faite, et que rien ne pouvait cicatriser. Je vois clair, maintenant, grâce à cette lumière qui s’est faite en moi, tout d’un coup, depuis que vous avez repris votre place dans ma vie ! »

Elle écoutait mal. Elle était tout étourdie. Le battement de ses artères faisait dans sa tête un bruit assourdissant. Autour d’elle, tout était flou et chancelait, les arbres, les façades des maisons. Mais, lorsqu’elle levait le front une seconde, et que ses yeux croisaient ceux de Jacques, elle parvenait à braver son regard, sans faiblir ; et son silence, son expression, son port de tête, semblaient dire : « Quand cesserez-vous de me faire tout ce mal ? »

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