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Comédie française — Ça a débuté comme ça…

Электронная книга - «Comédie française — Ça a débuté comme ça…». Краткое содержание книги:

Il nous a fait redécouvrir La Fontaine, Rimbaud et Céline. Il incarne l'esprit et le panache de la langue française.
En prose, en vers et même en verlan, il a donné sa voix à d'immenses auteurs, auxquels il sait faire respirer l'air de notre temps — en racontant la fureur du Misanthrope à l'ère du téléphone portable, ou la sensualité de « La Laitière et le pot au lait » sur l'air d'une publicité pour Dim.
Il a quitté l'école à quatorze ans pour devenir apprenti coiffeur. Il est aujourd'hui l'un de nos plus grands comédiens, célébré pour ses lectures-spectacles, couronné par la Mostra de Venise pour son rôle dans son dernier film, L'Hermine.
Dans son autobiographie, Fabrice Luchini livre le récit d'une vie placée sous le signe de la littérature, à la recherche de la note parfaite.
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TRISSOTIN

Vos vers ont des beautés que n’ont point tous les autres.

VADIUS

Les grâces et Vénus règnent dans tous les vôtres.

TRISSOTIN

Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

VADIUS

On voit partout chez vous l’ithos et le pathos.

TRISSOTIN

Nous avons vu de vous des églogues d’un style, Qui passent en doux attraits Théocrite et Virgile.

VADIUS

Vos odes ont un air noble, galant et doux, Qui laisse de bien loin votre Horace après vous.

TRISSOTIN

Est-il rien d’amoureux comme vos chansonnettes ?

VADIUS

Peut-on rien voir d’égal aux chansons que vous faites ?

TRISSOTIN

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux ?

VADIUS

Rien de si plein d’esprit que tous vos madrigaux ?

TRISSOTIN

Aux ballades surtout vous êtes admirable.

VADIUS

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable.

TRISSOTIN

Si la France pouvait connaître votre prix,

VADIUS

Si le siècle rendait justice aux beaux esprits,

TRISSOTIN

En carrosse doré vous iriez par les rues.

VADIUS

On verrait le public vous dresser des statues.[49]

Ces compliments fécondent la rupture organique d’état. Mais le dialogue qui s’engage devant ces dames, soudain, tourne au vinaigre :

TRISSOTIN

Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie ?

VADIUS

Oui, hier il me fut lu dans une compagnie.

TRISSOTIN

Vous en savez l’auteur ?

VADIUS

Non ; mais je sais fort bien, Qu’à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

Cela n’empêche pas qu’il ne soit misérable ; Et si vous l’avez vu, vous serez de mon goût.

TRISSOTIN

Je sais que là-dessus je n’en suis point du tout, Et que d’un tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS

Me préserve le Ciel d’en faire de semblables !

TRISSOTIN

Je soutiens qu’on ne peut en faire de meilleur ; Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur.

VADIUS

Vous ?

TRISSOTIN

Moi.[50]

C’est du pur boulevard. Aucune pièce de théâtre n’offre un malentendu aussi cruel.

« Et ma grande raison, c’est que j’en suis l’auteur. » Cela fait trente ans que je me demande si j’ai là un grand temps ou un petit temps. Silence. On entend le public qui, dans la salle, joue sa partie : il rit. Tu dois le laisser rire. Il prend son plaisir. À toi, il appartient de ne pas perdre ton sentiment. Et tu enchaînes : « Vous ? » Ils rient encore. « Moi. »

Nouveaux rires.

Si l’on joue cela avec la grosse lourdeur contemporaine, où tout doit être dit, c’est fichu. Prenons la tirade du mari des Femmes savantes. Chrysale lu au premier degré est considéré comme un immonde macho qui veut renvoyer les femmes à la cuisine et au bac à linge. Mais ce n’est pas un manifeste que fait Molière, il s’en fout de la femme à la maison ou pas, ce qu’il décrit c’est un état. L’état d’un homme perdu. Chrysale vient de perdre sa bonne que son épouse a virée parce qu’elle faisait des barbarismes. Le mec est paumé, égaré au milieu de ces femmes complètement investies. Il voudrait simplement qu’on lui fasse un frichti. Il n’en peut plus, alors il explose :

CHRYSALE

Voulez-vous que je dise ? Il faut qu’enfin j’éclate, Que je lève le masque, et décharge ma rate.

Et là, pépère, qui depuis des mois supporte l’hystérie de sa femme et de ses amies qui se pâment pour Trissotin, ne tient plus :

C’est à vous que je parle, ma sœur. Le moindre solécisme en parlant vous irrite : Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite. Vos livres éternels ne me contentent pas…

Il finit de décharger son tromblon :

Je n’aime point céans tous vos gens à latin, Et principalement ce Monsieur Trissotin. C’est lui qui dans des vers vous a tympanisées, Tous les propos qu’il tient sont des billevesées…

Arrive ensuite un vers inouï, adressé aux jargonnants, aux cuistres, aux bas-bleus de tous les temps :

On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé.

« On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé. » La fluidité est un mot impuissant pour qualifier cette perfection naturelle. « On cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé ! » Combien de fois dans une vie, quand un con, un snob ou un esprit obscur pérore et nous laisse ahuri, ce vers résume notre état ?

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49

Molière, Les Femmes savantes, Acte II, scène 7, op. cit., p. 32–34.

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50

Molière, Les Femmes savantes, Acte II, scène 7, op. cit., p. 32–34.

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