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Cri de la chouette

Электронная книга - «Cri de la chouette». Краткое содержание книги:

Folcoche, c'est l'affreux surnom dont les enfants Rezeau avaient affublé leur terrible mère. après l'avoir combattue dans l'inoubliable Vipère au poing, Jean Rezeau avait fui la tribu : il s'était marié, avait fondé une famille normale — sa revanche — dans la Mort du petit cheval. Vingt-cinq ans plus tard, veuf, remarié avec Bertille dont il élève la fille parmi ses propres enfants, nous le retrouvons dans Cri de la chouette. Mais voilà que Madame Mère, Folcoche, jamais revue, fait irruption chez lui. Trahie, dépouillée par son fils préféré, elle vient offrir la paix. Jean, qui avait chassé les fantômes de sa jeunesse, accepte d'oublier le passé sur l'insistance de sa femme et de ses enfants qui croient pouvoir convertir leur redoutable aïeule. C'était oublier que Folcoche est toujours Folcoche. Et la vieille chouette, aussitôt, sème méfiance et discorde.
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Nous bénéficiâmes du reste pour meubler le dimanche de trois intermèdes où Mme Rezeau se montra débonnaire. Le premier fut la messe où elle ne s'indigna point d'aller seule. Le second, une invasion de jeunes, de onze à dix-huit heures, l'éprouva sûrement ; mais là non plus elle n'en laissa rien paraître. C'était le tour des enfants de recevoir et, comme tous les mois, nous envahirent Marc et Suzanne Machoux, Claire — la dernière (sauf erreur) de Gilles Maxlon —, Louise Forut et son neveu chevelu, André Forut, avec deux filles non identifiées, Carmen, amie de Blandine, Gonzague, le béguin de Salomé, Marie, celui de Jeannet et d'autres, arrivant, repartant en ordre dispersé, sonores, bien chez eux, grimpant dans les chambres, redescendant piller le frigidaire, puis la discothèque, pour piétiner enfin le beau parquet de Bertilie et, tapant dans leurs mains, sifflant, scandant de la tête et du croupion, sauter avec un tel entrain qu'il découvrait les cuisses de mes filles jusqu'à la racine des collants. Bien entendu Madame Mère avait dû battre en retraite dans la cuisine et y manger avec nous sur le pouce, en s'efforçant de ne pas s'étonner de notre placidité. Le spectacle de Salomé, se laissant embrasser à pleine bouche par Gonzague, au moment de la dispersion, lui desserra les dents :

— Ils sont fiancés ? demanda-t-elle.

— Vous savez, dit Bertille, ça ne veut plus dire grand-chose.

Le cou de Madame Mère s'étira légèrement. Mais son pain noir était mangé. Les jeunes disparus, survint pour dîner et fêter en famille son soixante-cinquième anniversaire la grand-mère Daroux. L'entrevue des aïeules, toutes deux veuves — mais l'une d'un magistrat et l'autre d'un confiseur — aurait pu tourner à l'aigre. Elles s'étaient, de loin et sans se connaître, assez maltraitées : celle-ci se gaussant de la boutique, celle-là de la crotte de chat-fourré. Mais il nous fut offert un double numéro de charme, tempéré chez Mme Rezeau par un reste de hauteur et chez Mme Daroux par une méfiance guillerette :

— Franchement, madame, je ne vous voyais pas comme ça…

Avec ses yeux cuits persillés de cils ras, son gros foie d'oie balancé sur des pieds plats, sa voix cacardée du fond de la gorge, Mme Daroux manquait d'allure et le savait. Mais elle savait aussi que dans l'échelle sociale elle avait grimpé depuis sa naissance ; et Mme Rezeau, descendu. Elle déplora longuement, avec ma mère, les lois sur les fermages, la disparition des redevances, du gibier, des bonnes, de la loi, de la morale en robe longue et de l'autorité à moustaches : toutes choses qui ne l'avaient guère inquiétée, mais exigeaient le chorus pour l'installer à égalité dans le dialogue. Elle y ajouta l'augmentation des patentes, l'amenuisement des marges bénéficiaires et l'insolence des enfants, telle, voyez-vous, qu'elle connaissait des parents qui en cas de kidnapping se feraient plutôt payer par les ravisseurs pour les reprendre.

— Je ne parle pas pour ceux-ci, madame : ils sont convenables…

On discuta aussi politique : Mme Rezeau, tenant au rôle de Cassandre, dit que, mon Dieu, la machine, qui n'était plus la bonne machine, comme l'assurait Louis XV, durerait bien autant qu'elle et peut-être même (geste vers Bertille) autant que celle-ci, mais sûrement pas (geste vers Salomé) autant que celle-là, qui finirait sous le règne de la faucille.

— Eh oui, que voulez-vous, il faudra bien un jour restaurer l'ordre.

— Vous m'effrayez, Madame !

Récente, tenant encore à survivre, la petite bourgeoisie ne suivait plus la grande qui, du reste, avait l'œil ambigu : elle provoquait un peu, Mme Rezeau ; elle tâtait le terrain, cherchait ma réaction. Moi, j'écoutais, poli. La sottise bourgeoise a des côtés drôles, ne serait-ce qu'en s'exposant elle-même au ridicule. Mais comme les odeurs de cuisine elle réclame de la ventilation. J'allais me lever pour m'aérer un peu quand ces dames, indignées par une affiche assez leste placardée près du pont de Gournay, en vinrent à déplorer la grande sexploitation… en regardant les filles. Sans raison apparente Mme Rezeau enchaîna :

— Au fait, qui diable a donné à ces petites de si curieux prénoms ? Pourquoi Salomé, qui fit couper la tête de Jean-Baptiste ? Pourquoi Blandine, cette martyre étripée par une vache lyonnaise ?

— C'est moi qui ai voulu, dit Blandine.

— Tu te fiches de moi ! dit Mme Rezeau.

— Mais non, grand-mère, dit Salomé, moi aussi j'ai changé de prénom. Pourquoi serait-on obligé d'en porter un qu'on n'a pas choisi ?

Je crus que ma mère allait fulminer contre l'audace d'une gamine défiant son état civil, mais elle ne lui demanda même pas quel était son véritable nom.

— Elle a du caractère, cette enfant, murmura-t-elle.

— Comme toi, dit Salomé.

Personne, sauf moi, ne s'aperçut qu'il se passait quelque chose. Les paupières fripées de Mme Rezeau, tombées un instant sur des yeux vert bouteille, se relevaient lentement sur des émeraudes. Entraînée par l'habitude, Salomé venait, comme sa grand-mère Daroux, de la tutoyer.

V

Il y aura deux faire-part. Le nôtre n'exclut personne : Madame Veuve Paule Rezeau, Monsieur et Madame Ferdinand Rezeau et leurs enfants, Monsieur et Madame Jean Rezeau et leurs enfants, Monsieur et Madame Marcel Rezeau et leurs enfants ont la douleur de… J'ai d'ailleurs eu du mal à y faire figurer les couleurs comme les appelle ma mère. Mais nous avons été prévenus par un coup de fil d'Anna que Marcel, retour des Caraïbes, ignorant notre texte, en a fait imprimer un autre où figurent seulement Madame Veuve et lui-même : Le Figaro le reproduit dans son Carnet du jour à la rubrique des deuils. Les mêmes gens ont donc reçu deux variantes de prose nécrologique ; l'enterrement promet d'être animé.

Il sera même cocasse. Quand nous arrivons, avec quelques minutes de retard, près de la porte encadrée de noir, le corbillard automobile est déjà chargé, les couronnes accrochées. Marcel, aussi raide dans son costume gris à cravate et brassard noirs que dans un uniforme, aussi ferme de visage qu'à vingt ans (il a l'air d'avoir été grimé en quadragénaire), se tient immédiatement derrière. Solange que, jeune fille, j'ai rencontrée trois ou quatre fois et que je dois faire un effort pour reconnaître, tant elle est desséchée, bavarde à voix basse avec la demoiselle de compagnie. Amidonnés de tristesse réglementaire, ils ont tous les trois l'air inquiet, la tête rentrée dans les épaules, comme s'ils s'attendaient à un affreux scandale.' C'est probablement la raison pour laquelle, craignant la pollution — ou craignant des questions — Marcel n'a pas emmené d'enfants. S'est-il également abstenu de rameuter les voisins ? Il n'y a pratiquement pas dix personnes qui s'apprêtent à suivre le convoi.

Mais nous allons arranger ça. De cinq voitures nous descendons à vingt. Tous les miens, au complet, y compris Jeannet qui a pu obtenir une permission. Tous les Daroux, soucieux d'affirmer une parenté méconnue et que je n'ai point découragés : la grand-mère, ses deux filles et ses deux gendres, son fils et sa bru, sans oublier quelques gamins. Le couple Forut, le couple Maxlon. Gonzague. Enfin Mélanie et son époux, tôlier chez Renault, pour honorer le cortège… Pauvre Marcel ! Ses paupières en berne se relèvent, effarées, et comme ma mère, dolente, traînant du crêpe, appuyée sur moi, s'approche de lui, il souffle :

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