Le vicomte de Bragelonne Tome IV
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:
– Asseyons-nous sur cette roche, lui dit-il; placez-vous là, près de moi, Aramis, et, je vous en conjure une dernière fois, expliquez-moi, de manière à me le faire bien comprendre, expliquez-moi ce que nous faisons ici.
– Porthos… dit Aramis embarrassé.
– Je sais que le faux roi a voulu détrôner le vrai roi. C’est dit, c’est compris. Eh bien?…
– Oui, fit Aramis.
– Je sais que le faux roi a projeté de vendre Belle-Île aux Anglais. C’est encore compris.
– Oui.
– Je sais que, nous autres ingénieurs et capitaines, nous sommes venus nous jeter dans Belle-Île, prendre la direction des travaux et le commandement des dix compagnies levées, soldées et obéissant à M. Fouquet, ou plutôt des dix compagnies de son gendre. Tout cela est encore compris.
Aramis se leva impatienté. On eût dit un lion importuné par un moucheron.
Porthos le retint par le bras.
– Mais je ne comprends pas, ce que, malgré tous mes efforts d’esprit, toutes mes réflexions, je ne puis comprendre, et ce que je ne comprendrai jamais, c’est que, au lieu de nous envoyer des troupes, au lieu de nous envoyer des renforts en hommes, en munitions et en vivres, on nous laisse sans bateaux, on laisse Belle-Île, sans arrivages, sans secours; c’est qu’au lieu d’établir avec nous une correspondance, soit par des signaux, soit par des communications écrites ou verbales, on intercepte toutes relations avec nous. Voyons, Aramis, répondez-moi, ou plutôt, avant de me répondre, voulez-vous que je vous dise ce que j’ai pensé moi? Voulez-vous savoir quelle a été mon idée, quelle imagination m’est venue?
L’évêque leva la tête.
– Eh bien! Aramis, continua Porthos, j’ai pensé, j’ai eu l’idée, je me suis imaginé qu’il s’était passé en France un événement. J’ai rêvé de M. Fouquet toute la nuit, j’ai rêvé de poissons morts, d’œufs cassés, de chambres mal établies, pauvrement installées. Mauvais rêves, mon cher d’Herblay! malencontres que ces songes!
– Porthos, qu’y a-t-il là-bas? interrompit Aramis en se levant brusquement et montrant à son ami un point noir sur la ligne empourprée de l’eau.
– Une barque! dit Porthos; oui, c’est bien une barque. Ah! nous allons enfin avoir des nouvelles.
– Deux! s’écria l’évêque en découvrant une autre mâture, deux! trois! quatre!
– Cinq! fit Porthos à son tour. Six! Sept! Ah! mon Dieu! c’est une flotte! mon Dieu! mon Dieu!
– Nos bateaux qui rentrent probablement, dit Aramis inquiet malgré l’assurance qu’il affectait.
– Il sont bien gros pour des bateaux de pêcheurs, fit observer Porthos; et puis ne remarquez-vous pas, cher ami, qu’ils viennent de la Loire?
– Ils viennent de la Loire… oui.
– Et, tenez, tout le monde ici les a vus comme moi; voici que les femmes et les enfants commencent à monter sur les jetées.
Un vieux pêcheur passait.
– Sont-ce nos barques? lui demanda Aramis.
Le vieillard interrogea les profondeurs de l’horizon.
– Non, monseigneur, répondit-il; ce sont des bateaux-chalands du service royal.
– Des bateaux du service royal! répondit Aramis en tressaillant. À quoi reconnaissez-vous cela?
– Au pavillon.
– Mais, dit Porthos, le bateau est à peine visible; comment, diable, mon cher, pouvez-vous distinguer le pavillon?
– Je vois qu’il y en a un, répliqua le vieillard; nos bateaux à nous, et les chalands du commerce n’en ont pas. Ces sortes de péniches qui viennent là, monsieur, servent ordinairement au transport des troupes.
– Ah! fit Aramis.
– Vivat! s’écria Porthos, on nous envoie du renfort, n’est-ce pas, Aramis?
– C’est probable.
– À moins que les Anglais n’arrivent.
– Par la Loire? Ce serait avoir du malheur, Porthos; ils auraient donc passé par Paris?
– Vous avez raison, ce sont des renforts, décidément, ou des vivres.
Aramis appuya sa tête dans ses mains et ne répondit pas.
Puis, tout à coup:
– Porthos, dit-il, faites sonner l’alarme.
– L’alarme?… y pensez-vous?
– Oui, et que les canonniers montent à leurs batteries; que les servants soient à leurs pièces; qu’on veille surtout aux batteries de côte.
Porthos ouvrit de grands yeux. Il regarda attentivement son ami, comme pour se convaincre qu’il était dans son bon sens.
– Je vais y aller, mon bon Porthos, continua Aramis de sa voix la plus douce; je vais faire exécuter ces ordres, si vous n’y allez pas, mon cher ami.
– Mais j’y vais à l’instant même! dit Porthos, qui alla faire exécuter l’ordre, tout en jetant des regards en arrière pour voir si l’évêque de Vannes ne se trompait point, et si, revenant à des idées plus saines, il ne le rappellerait pas.
L’alarme fut sonnée; les clairons, les tambours retentirent, la grosse cloche du beffroi s’ébranla.
Aussitôt les digues, les moles se remplirent de curieux, de soldats; les mèches brillèrent entre les mains des artilleurs, placés derrière les gros canons couchés sur leurs affûts de pierre. Quand chacun fut à son poste, quand les préparatifs de défense furent faits:
– Permettez-moi, Aramis, de chercher à comprendre, murmura timidement Porthos à l’oreille de l’évêque.
– Allez, mon cher, vous ne comprendrez que trop tôt, murmura d’Herblay à cette question de son lieutenant.
– La flotte qui vient là-bas, la flotte qui, voiles déployées, a le cap sur le port de Belle-Île, est une flotte royale, n’est-il pas vrai? Mais, puisqu’il y a deux rois en France, Porthos, auquel des deux rois cette flotte appartient-elle?
– Oh! vous m’ouvrez les yeux, repartit le géant, arrêté par cet argument.
Et Porthos, auquel cette réponse de son ami venait d’ouvrir les yeux, ou plutôt d’épaissir le bandeau qui lui couvrait la vue, se rendit au plus vite dans les batteries pour surveiller son monde et exhorter chacun à faire son devoir.
Cependant Aramis, l’œil toujours fixé à l’horizon, voyait les navires s’approcher. La foule et les soldats, montés sur toutes les sommités et les anfractuosités des rochers, pouvaient distinguer la mâture, puis les basses voiles, puis enfin le corps des chalands, portant à la corne le pavillon royal de France.
Il était nuit close lorsqu’une de ces péniches, dont la présence avait mis si fort en émoi toute la population de Belle-Île, vint s’embosser à portée de canon de la place.
On vit bientôt, malgré l’obscurité, une sorte d’agitation régner à bord de ce navire, du flanc duquel se détacha un canot, dont trois rameurs, courbés sur les avirons, prirent la direction du port, et, en quelques instants, vinrent atterrir aux pieds du fort.
Le patron de cette yole sauta sur le môle. Il tenait une lettre à la main, l’agitait en l’air et semblait demander à communiquer avec quelqu’un.
Cet homme fut bientôt reconnu par plusieurs soldats pour un des pilotes de l’Île. C’était le patron d’une des deux barques conservées par Aramis, et que Porthos, dans son inquiétude sur le sort des pêcheurs disparus depuis deux jours, avait envoyées à la découverte des bateaux perdus.