Le vicomte de Bragelonne Tome IV
- Автор: Дюма Александр
- Серия: les trois mousquetaires #3
- Год: 11
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Le vicomte de Bragelonne Tome IV». Краткое содержание книги:
– Qu’a-t-elle produit?
– M. de Roncherat, envoyé avec les mousquetaires de Votre Majesté, m’a remis des papiers, répliqua Colbert.
– Je les verrai… Vous allez me donner votre main.
– Ma main, Sire!
– Oui, pour que je la mette dans celle de M. d’Artagnan. En effet, d’Artagnan, ajouta-t-il avec un sourire en se tournant vers le soldat, qui, à la vue du commis avait repris son attitude hautaine, vous ne connaissez pas l’homme que voici; faites connaissance.
Et il lui montrait Colbert.
– C’est un médiocre serviteur dans les positions subalternes, mais ce sera un grand homme si je l’élève au premier rang.
– Sire! balbutia Colbert, éperdu de plaisir et de crainte.
– J’ai compris pourquoi, murmura d’Artagnan à l’oreille du roi: il était jaloux?
– Précisément, et sa jalousie lui liait les ailes.
– Ce sera désormais un serpent ailé, grommela le mousquetaire avec un reste de haine contre son adversaire de tout à l’heure.
Mais Colbert, s’approchant de lui, offrit à ses yeux une physionomie si différente de celle qu’il avait l’habitude de lui voir; il apparut si bon, si doux, si facile, ses yeux prirent l’expression d’une si noble intelligence, que d’Artagnan, connaisseur en physionomies, fut ému, presque changé dans ses convictions.
Colbert lui serrait la main.
– Ce que le roi vous a dit, monsieur, prouve combien Sa Majesté connaît les hommes. L’opposition acharnée que j’ai déployée, jusqu’à ce jour, contre des abus, non contre des hommes, prouve que j’avais en vue de préparer à mon roi un grand règne; à mon pays, un grand bien-être. J’ai beaucoup d’idées, monsieur d’Artagnan; vous les verrez éclore au soleil de la paix publique; et, si je n’ai pas la certitude et le bonheur de conquérir l’amitié des hommes honnêtes, je suis au moins certain, monsieur, que j’obtiendrai leur estime. Pour leur admiration, monsieur, je donnerais ma vie.
Ce changement, cette élévation subite, cette approbation muette du roi, donnèrent beaucoup à penser au mousquetaire. Il salua fort civilement Colbert, qui ne le perdait pas de vue.
Le roi, les voyant réconciliés, les congédia, ils sortirent ensemble.
Une fois hors du cabinet, le nouveau ministre arrêtant le capitaine, lui dit:
– Est-il possible, monsieur d’Artagnan, qu’avec un œil comme le vôtre, vous n’ayez pas, du premier coup, à la première inspection, reconnu qui je suis?
– Monsieur Colbert, reprit le mousquetaire, le rayon de soleil qu’on a dans l’œil empêche de voir les plus ardents brasiers. L’homme au pouvoir rayonne, vous le savez, et, puisque vous en êtes là, pourquoi continueriez-vous à persécuter celui qui vient de tomber en disgrâce et tomber de si haut?
– Moi, monsieur? dit Colbert. Oh! monsieur, je ne le persécuterai jamais. Je voulais administrer les finances, et les administrer seul, parce que je suis ambitieux, et que surtout j’ai la confiance la plus entière dans mon mérite; parce que je sais que tout l’or de ce pays va me tomber sous la vue, et que j’aime à voir l’or du roi; parce que, si je vis trente ans, en trente ans, pas un denier ne me restera dans la main; parce qu’avec cet or, moi, je bâtirai des greniers, des édifices, des villes, je creuserai des ports; parce que je créerai une marine, j’équiperai des navires qui iront porter le nom de la France aux peuples les plus éloignés; parce que je créerai des bibliothèques, des académies; parce que je ferai de la France le premier pays du monde et le plus riche. Voilà les motifs de mon animosité contre M. Fouquet, qui m’empêchait d’agir. Et puis, quand je serai grand et fort, quand la France sera grande et forte, à mon tour, je crierai: «Miséricorde!»
– Miséricorde! avez-vous dit? Alors demandons au roi sa liberté. Le roi ne l’accable aujourd’hui qu’à cause de vous.
Colbert releva encore une fois la tête.
– Monsieur, dit-il, vous savez bien qu’il n’en est rien, et que le roi a des inimitiés personnelles contre M. Fouquet; ce n’est pas à moi de vous l’apprendre.
– Le roi se lassera, il oubliera.
– Le roi n’oublie jamais, monsieur d’Artagnan… Tenez, le roi appelle et va donner un ordre; je ne l’ai pas influencé, n’est-ce pas? Écoutez.
Le roi appelait en effet ses secrétaires.
– Monsieur d’Artagnan? dit-il.
– Me voilà, Sire.
– Donnez vingt de vos mousquetaires à M. de Saint-Aignan, pour qu’ils fassent garde à M. Fouquet.
D’Artagnan et Colbert échangèrent un regard.
– Et d’Angers, continua le roi, on conduira le prisonnier à la Bastille de Paris.
– Vous aviez raison, dit le mousquetaire au ministre.
– Saint-Aignan, continua le roi, vous ferez passer par les armes quiconque parlera bas, chemin faisant, à M. Fouquet.
– Mais moi, Sire? dit le duc.
– Vous, monsieur, vous ne parlerez qu’en présence des mousquetaires.
Le duc s’inclina et sortit pour faire exécuter l’ordre.
D’Artagnan allait se retirer aussi; le roi l’arrêta.
– Monsieur, dit-il, vous irez sur-le-champ prendre possession de l’île et du fief de Belle-Île-en-Mer.
– Oui, Sire. Moi seul?
– Vous prendrez autant de troupes qu’il en faut pour ne pas rester en échec, si la place tenait.
Un murmure d’incrédulité adulatrice se fit entendre dans le groupe des courtisans.
– Cela s’est vu, dit d’Artagnan.
– Je l’ai vu dans mon enfance, reprit le roi, et je ne veux plus le voir. Vous m’avez entendu? Allez, monsieur et ne revenez ici qu’avec les clefs de la place.
Colbert s’approcha de d’Artagnan.
– Une commission qui, si vous la faites bien, dit-il, vous dégrossit le bâton de maréchal.
– Pourquoi dites-vous ces mots: Si vous la faites bien?
– Parce qu’elle est difficile.
– Ah! en quoi?
– Vous avez des amis dans Belle-Île, monsieur d’Artagnan, et ce n’est pas facile, aux gens comme vous, de marcher sur le corps d’un ami pour parvenir.
D’Artagnan baissa la tête, tandis que Colbert retournait auprès du roi.
Un quart d’heure après, le capitaine reçut l’ordre écrit de faire sauter Belle-Île en cas de résistance, et le droit de justice haute et basse sur tous les habitants ou réfugiés, avec injonction de n’en pas laisser échapper un seul.
«Colbert avait raison, pensa d’Artagnan; mon bâton de maréchal de France coûterait la vie à mes deux amis. Seulement, on oublie que mes amis ne sont pas plus stupides que les oiseaux, et qu’ils n’attendent pas la main de l’oiseleur pour déployer leurs ailes. Cette main, je la leur montrerai si bien, qu’ils auront le temps de la voir. Pauvre Porthos! pauvre Aramis! Non, ma fortune ne vous coûtera pas une plume de l’aile.»
Ayant ainsi conclu, d’Artagnan rassembla l’armée royale, la fit embarquer à Paimbœuf, et mit à la voile sans perdre un moment.
Chapitre CCXLVIII – Belle-Île-en-Mer
À l’extrémité du môle, sur la promenade que bat la mer furieuse au flux du soir, deux hommes, se tenant par le bras, causaient d’un ton animé et expansif, sans que nul être humain pût entendre leurs paroles, enlevées qu’elles étaient une à une par les rafales du vent, avec la blanche écume arrachée aux crêtes des flots.